Claude Guéant au milieu du gué

  

En déclarant que « toutes les civilisations ne se valent pas », Claude Guéant, ministre de l’intérieur, invite les Français à partager non pas le fond de sa pensée, car nul ne sait au fond ce que pense le ministre dans son for intérieur, mais à participer au glissement des principes républicains qu’organise le parti au pouvoir pour se rapprocher en catimini des valeurs de l’extrême droite. Et même si Alain Juppé, homme « droit dans ses bottes », désavoue son collègue, soutenu en cela par Jean-Pierre Raffarin, sénateur UMP, qui, s’il vante les qualités du ministre d’État, disqualifie ses prétentions d’ethnologue, parlant notamment de « tristes tropismes » en référence à Tristes Tropiques, l’ouvrage de Lévi-Strauss, dans lequel le père de l’ethnologie montre que la civilisation occidentale est une option comme une autre et que tout progrès génère une perte sur un autre plan.

Mais là où l’ancien premier ministre de Jacques Chirac fait preuve de malhonnêteté intellectuelle, c’est en essayant de faire passer pour une maladresse ce qui s’inscrit dans une stratégie de communication, car la confusion faite par Claude Guéant entre systèmes politiques et civilisations n’est pas fortuite mais bien intentionnelle, elle s’inscrit dans un travail de sape continu des valeurs républicaines organisé au plus haut niveau de l’État, effort relayé par des gens comme Henri Guaino, conseiller spécial du Président de la République et rédacteur des discours du chef de l’État (dont le fameux discours de Dakar, prononcé en 2007, où il fait dire au Président de la République que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », ce qui, selon le rapporteur spécial de l’ONU sur les formes de racisme les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance, revient à conforter les discours racistes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle), ou encore Patrick Buisson, conseiller extérieur du président à la sensibilité d’extrême droite, l’homme qui inspira le démantèlement à la hussarde des campements de Roms pendant l’été 2010. 

La droite en France bat de l’aile en cette fin de quinquennat qui tourne à la bérézina, avec toutes ces promesses faites par le candidat Sarkozy dont on se rend compte que non seulement elles n’ont pas été tenues, mais que l’on est arrivé au résultat inverse au résultat escompté, s’agissant notamment de la « République irréprochable » prônée par Nicolas Sarkozy, de l’augmentation du pouvoir d’achat en travaillant plus et de la diminution du chômage, pour parler des mesures-phares du sarkozysme. En réalité, jamais on n’a observé un tel degré de corruption depuis la Ve République, avec les affaires à tiroirs qu’ont soulevées  les magistrats (affaire Bettencourt, affaire Karachi, affaire d’espionnage de journalistes avec l’instrumentalisation à des fins purement politiciennes de la DCRI, direction centrale du renseignement intérieur, fondée en 2008 et fruit de la fusion de la DST, direction de la surveillance du territoire (contre-espionnage) et des RG, direction centrale  des renseignements généraux.), jamais on n’a connu une pareille aggravation des conditions socio-économiques. Même si le candidat Sarkozy ne pouvait prévoir la Crise mondiale qui frappe de plein fouet la France, il n’en demeure pas moins que l’homme qui disait vouloir libérer la France du diktat des marchés lors de son discours de Toulon, en septembre 2008, où il proclamait : « les agences de notation irresponsables, c’est fini », est celui-là même qui n’a eu de cesse de faire allégeance à la finance en s’accrochant au fameux triple AAA perdu par la France il y a peu, reconnaissant de facto le dogme de la Sainte Trinité des marchés financiers, Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch, ces trois agences de notation qui font la pluie et la beau temps sur cette planète qui a perdu la tête. À force de dire tout et de faire le contraire, la parole politique connaît une dévaluation qui a été rarement atteinte auparavant. Une dévaluation qui va de pair avec la perte des valeurs républicaines, comme l’illustre par exemple la récente mise en examen du procureur de la République de Nanterre Philippe Courroye, poursuivi dans l’affaire de l’espionnage des sources des journalistes à propos de l’affaire Bettencourt, signe remarquable de la dégradation de l’état de santé de la France, où un procureur de la République fait office de courroie de transmission des volontés du pouvoir politique, dans la plus parfaite confusion entre sécurité de l’État et sauvegarde d’intérêts particuliers. Ce même procureur qui se pourvoit en cassation en arguant d’une immunité que lui conférerait son statut, déniant à un juge l’autorité de le poursuivre, comme s’il était au-dessus des lois, serait bien inspiré de prendre connaissance de l’article 10 du code de déontologie de la police nationale dont Pierre Joxe, ancien ministre de l’intérieur est l’instigateur, lequel stipule : « Le subordonné est tenu de se conformer aux instructions de l’autorité sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature  à compromettre gravement un intérêt public. »

La droite en France  bat de l’aile, c’est pour cela qu’elle fait du pied à son aile droite, à l’extrême droite. C’est pour cela que Claude Guéant nous livre le double fond de sa pensée sur la valeur des civilisations pas, sur cette pensée qui n’en est pas une car elle n’a rien de personnel : c’est un appel au « côté obscur de la force ». Claude Guéant est au milieu du gué. On attend avec impatience quand il prendra résolument pied sur l’autre rive, celle de l’extrême droite, pour défendre les intérêts partisans de son clan. Le clan des perdants, ceux qui n’hésitent pas à mener la France sur les sentiers de la perdition pour préserver leur misérable pouvoir.  

 

 

Doma, lundi 6 février 2012

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