Les racines du racisme

Les racines du racisme plongent loin dans l’histoire de l’Humanité. Elles plongent dans la nuit de l’ignorance, dans cette nuit noire qui habite les hommes à l’égard de leur propre origine.

Car le racisme se fonde sur une méconnaissance absolue de l’histoire humaine, qui est justement le récit d’un métissage constant entre les divers représentants du genre homo sur Terre dont homo sapiens est l’aboutissement et l’ultime maillon, de même qu’un fleuve qui aboutit à la mer est le résultat de l’apport de tous ses affluents, du plus infime ruisseau à la rivière, qui viennent gonfler son lit lors de son parcours vers la mer.

Le racisme se fonde sur une idée que la biologie réfute, celle de la race. Il n’y a pas de races humaines, il y a une seule espèce humaine qui, au cours de son évolution et de sa conquête de la planète, par hybridation, a bénéficié d’apports génétiques de populations archaïques aujourd’hui disparues, qui s’étaient adaptées à leur environnement et avaient développé des réponses immunitaires pour résister à leur milieu naturel. Il y a une seule espèce humaine qui présente des types différents, ce que les tenants de l’idée de race qualifient à tort de « races ».

Jusque très récemment, nous, descendants d’homo sapiens, nourrissions d’ailleurs une forme de racisme à l’égard de l’homme de Néandertal dans la mesure où nous considérions ce dernier plus comme un lointain parent primitif qu’un  représentant du genre homo digne de ce nom. La vision qu’on en avait au début du XXe siècle était en effet passablement déformée avec des caractéristiques qui en accusaient les traits simiesques. Jusqu’à ce qu’en 2010 (sous la houlette du généticien suédois Svante Pääbo, à l’institut Max Planck d’anthropologie évolutionniste, à Leipzig), la recherche en génétique  révèle au monde la présence d’une proportion d’ADN de Néandertal (de 1 à 3%)  dans le génome d’une grande partie de l’humanité moderne, preuve qu’il y a bien eu métissage entre homo sapiens et Néandertal, chose que Yves Coppens, paléontologue, pensait alors impossible (ce dernier a d’ailleurs reconnu publiquement son erreur).

Une découverte fondamentale qui montre à quel point il y a souvent loin entre l’idée que l’on se fait de la réalité et la réalité elle-même, bien plus complexe qu’on ne le soupçonne la plupart du temps. On le sait maintenant, homo sapiens et Néandertal se sont côtoyés pendant une période de 10 000 ans au Proche-Orient, en Galilée, il y a plus de 40 000 ans. Une proximité d’une longue durée qui a favorisé le rapprochement entre ces deux représentants du genre homo.

L’homme moderne, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est en réalité le produit d’une évolution à l’arborescence enchevêtrée, où de nombreuses ramifications de population homo plus archaïques, aujourd’hui disparues, se sont étroitement entremêlées pour finalement se fondre en une seule espèce et donner homo sapiens, qui a colonisé la planète entière en sortant du berceau africain entre - 120 000 ans et - 60 000 ans, l’Afrique où il est apparu il y a plus de 300 000 ans. 

Pour des raisons toujours inexpliquées, l’homme de Néandertal a disparu il y a 30 000 ans, après une présence de 400 000 ans en Europe (homo sapiens serait arrivé en Europe il y a 45 000 ans seulement, même si sa présence est attestée en Grèce il y a 210 000 ans). Mais une partie de son génome survit toujours dans l’homme moderne. Il n’a donc pas disparu, il continue simplement de vivre à travers nous.  

Le racisme est l’idée selon laquelle certains types de populations humaines seraient supérieurs à d’autres en vertu de critères variables selon les époques, des critères fondés sur des a priori culturels qui justifient la soumission de populations jugées inférieures. C’est ainsi que l’homme blanc occidental a asservi systématiquement les populations des contrées qu’il a conquises dans son exploration du vaste monde pour cette simple raison qu’à partir du moment où il était doté d’une technologie militaire qui lui donnait l’avantage sur les peuples autochtones, il entreprit de soumettre ceux-ci pour en exploiter la force vive. Le système de croyances de l’époque a d’ailleurs largement conforté l’homme occidental dans son entreprise d’asservissement des peuples conquis. En effet, la servitude imposée à des populations primitives était une manière de les civiliser du point de vue des maîtres blancs. L’homme occidental s’estimait d’autant plus dans son bon droit que l’Église accordait le salut chrétien à ces derniers. La conquête des Amériques et leur colonisation par les Européens (concomitante du génocide des peuples amérindiens) a fonctionné selon ce mécanisme en ayant recours au commerce triangulaire et à l’esclavage de populations africaines prélevées pour répondre au besoin de main d’œuvre corvéable à loisir.

Après l’idée de la supériorité (une supériorité non pas culturelle ou morale mais seulement technologique) vient celle de la pureté. Le racisme consiste à ne pas se mélanger avec les types de populations jugées inférieures pour préserver la pureté de la race. Le mélange ne pouvant aboutir qu’à un abâtardissement de la race supérieure, à sa déchéance, sa dégénérescence. Cette notion de pureté est pour le moins étrange. La pureté est une idée contre nature, une contre-vérité quand on sait que c’est justement le manque d’apports extérieurs qui contribue à l’appauvrissement du patrimoine génétique d’une population donnée et qui aboutit, à terme, à sa dégénérescence par consanguinité. Il n’y a pas de pureté dans la nature où les choses se croisent, se mélangent en permanence. Le propre du monde est justement l’impureté. La vie doit d’ailleurs son apparition sur Terre à la soupe primordiale qui l’a fait naître, par interactions chimiques.

Le racisme est une négation  du principe de réalité. C’est un déni de réalité. Une vue de l’esprit aussi fausse que toxique qui a nourri l’eugénisme et ses charlatans dangereux, une idéologie qui s’est développée à l’ombre de la croix gammée nazie pour aboutir à ce qu’on sait, à l’anéantissement de l’humanité.

Sur Terre, l’hybridation est la règle, et l’histoire de l’homme n’y échappe dont l’évolution est le produit d’un métissage infini qui remonte à la nuit des temps. L’idée de pureté que cultive le racisme renvoie au mythe de la Genèse, à un paradis originel perdu, à une déchéance par l’introduction d’une faute originelle. Elle renvoie à la fable du Créationnisme qui nie la théorie de l’évolution darwinienne et fait remonter l’existence du monde à quelque 4000 ans av. J.-C. Mike Pence, l’actuel vice-président des Etats-Unis, est un adepte de cette théorie.  Le racisme campe sur une vision statique de l’histoire humaine, une vision étroite en contradiction avec la réalité polymorphe et mouvante du vivant, une réalité dont l’évolution constante est le moteur. Le racisme s’enracine dans une conception hiérarchisée de l’être humain qui justifie l’exploitation de l’homme par l’homme et qui permet aux tenants de cette idéologie dévoyée d’assouvir leur soif de puissance.     

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