Adèle ad hominem

La force du témoignage qu’Adèle Haenel a accordé à Médiapart bouscule. C’est un témoignage d’une rare intensité, d’une rare qualité, qui reflète l’élan vital d’une grande force qui anime cette jeune actrice de trente ans, deux fois césarisée.

 C’est un témoignage d’une rare intensité, d’une rare qualité, qui reflète l’élan vital d’une grande force qui anime cette jeune actrice de trente ans, deux fois césarisée. Un témoignage qui a vocation à faire tomber les  murs du silence  édifié par notre système patriarcal infâme, où des femmes se voient parfois dépossédées de leur libre arbitre par des mâles dominants opportunistes qui savent mettre en place des stratégies pour faire en sorte que leurs victimes, qui se sentent redevables à leur égard, ne puissent être en mesure de dénoncer leurs agissements. C’est ainsi que la victime se retrouve emmurée vivante dans son propre silence, un silence qu’elle sécrète en secret autour d’elle, comme un mortier de scellement, un mortier à prise rapide, le mortier de sa propre honte. C’est ce qui est arrivé à Adèle Haenel, que le réalisateur Christophe Ruggia, a dévoilée au cinéma, qu’il a surtout « détruite », précise et corrige l’intéressée. C’est ce qui lui est arrivé en tombant sous la coupe du cinéaste qui a réalisé Les diables en 2002, un film où joue l’actrice, alors âgée de douze ans. Il est vrai que le cinéma se prête tout particulièrement à ce genre de déviance, où l’emprise des réalisateurs sur les acteurs ou actrices, au motif de l’œuvre et de la création, est susceptible de se déployer pour prendre ces derniers dans leur filet. Car la frontière est ténue parfois entre la conduite des acteurs et des actrices et leur manipulation en introduisant  une trop grande proximité, une trop grande intimité justifiée pour les besoins de l’œuvre, tout particulièrement quand ils sont jeunes et influençables.

Le pervers, au sens clinique, est une personne qui sait retourner la situation à son avantage pour que sa proie se perçoive comme partie prenante dans ce qui lui arrive, une perception qui fait partie du piège qu’il lui tend  — pervertir, du latin pervertere, « retourner ». Adèle Haenel parle à sa façon de la banalité du mal, un concept énoncé par la philosophe allemande Annah Arendt, quand elle déclare qu’il n’y a pas de monstres dans la société, de monstres manifestes, visibles, porteurs d’une marque qui permettrait de les distinguer, qu’il n’y a que des personnes humaines, des gens comme tout un chacun, des parents, des frères et sœurs, et que, en  dénonçant publiquement ces faits, elle espère seulement que les bourreaux seront capables de regarder ce qu’ils ont fait. Elle déclare qu’elle ne dénonce pas le cinéaste Christophe Ruggia pour l’isoler, le mettre à l’écart, pour le frapper d’ostracisme en somme, mais pour qu’il se regarde en face. Elle insiste sur le fait qu’il est important que la parole se libère dans la société  pour que les gens puissent se regarder les uns les autres, afin de construire une humanité meilleure. Elle déclare d’ailleurs qu’elle croit à l’humanité, et que c’est aussi pour cette raison qu’elle mène ce combat de vérité.

Si, hormis le cas de psychopathes criminels ou de pervers particulièrement dangereux, la société n’abrite pas a priori de monstres humains, elle comprend quand même un certain nombre d’individus plus ou moins malades mais dont la psychopathologie n’est pas aisément décelable et qui parfois n’émerge que dans une situation bien particulière, dans un environnement qui favorise l’éclosion de la psychose en germe. C’est peut-être ce qui est arrivé au cinéaste qui a profité de l’emprise qu’il avait sur la jeune actrice pour franchir le Rubicon en se permettant un comportement qui tient de la pédophilie. Un comportement répréhensible pour cette simple raison que l’adulte qui s’y livre ne tient absolument pas compte de la volonté de l’enfant qu’il tient à sa merci et dont il abuse par le pouvoir qu’il exerce sur lui (ou elle). Un comportement qui révèle de son auteur qu’il a une nature de pédophile. La stratégie employée par le cinéaste pour évacuer toute culpabilité est celle du déni, en mettant en avant le fait qu’il s’agit d’amour, ce qui, de son point de vue, semble impliquer une réciprocité. Une stratégie d’autant plus efficace que le réalisateur est un cinéaste engagé, féministe, et qui défend même la cause des enfants. Cette face militante est-elle une couverture mise en place sciemment par le cinéaste pour le placer au dessus de tout soupçon et lui permettre ainsi de donner libre cours à ces agissements en toute impunité ? Ou bien est-elle authentique et a-t-il été pris de cours par une pulsion pédophile qu’il ne soupçonnait pas chez lui ? La stratégie du déni est aussi celle dont use le cinéaste Luc Besson, mis en cause par plusieurs actrices qui l’accusent de harcèlement sexuel voire de viol pour certaines d’entre elles (Médiapart a largement documenté l’enquête sur des soupçons de violences sexuelles concernant le réalisateur). Luc Besson, lui aussi, parle de rapports consentis, de sentiments partagés. C’est le point de vue du réalisateur à chaque fois. Autrement dit, de l’homme derrière la caméra, qui filme. Mais de toute évidence, autant pour Christophe Ruggia que pour Luc Besson, il y a un monde entre la réalité et le film qu’ils s’en font, entre la réalité et leur petit cinéma intérieur. On dirait que les deux cinéastes ont en commun le même mécanisme de défense qui fait que leur propre film se substitue à la réalité objective. Il n’est pas du tout certain d’ailleurs qu’il faille être cinéaste pour recourir à cette stratégie de mise en scène pour verser dans le déni. Le propre des êtres humains, c’est de faire leur cinéma. Et c’est d’ailleurs ce qui rend peu probable ce qu’espère Adèle Haenel, à savoir, que les bourreaux se regardent en face, pour cette simple raison que ce qui fait un bourreau, c’est sans doute cette capacité à ne pas voir ce qu’il fait, pour ne pas mesurer ses propres actes et faire en sorte qu’ils soient jetés aux oubliettes.

« Les monstres, ça  n’existe pas  martèle Adèle. Ce sont des gens de notre société.  On n’est pas là pour les éliminer, mais pour les faire changer » précise-t-elle. S’il n’y a pas de monstres (identifiables) dans la société, comme le pense Adèle Haenel, en revanche, il y a beaucoup d’humains faillibles, peu fiables, plus ou moins malades, à tous les étages de l’édifice sociale, et de plus en plus, avec l’augmentation de la population. En effet, quand la population augmente, la portion  de malades suit la même évolution.

Adèle Haenel fait le pari que l’humanité vaut le coup qu’on se batte pour elle. C’est pour cette raison qu’elle mène ce combat, en mettant sa notoriété  au service de cette cause, et en espérant que ce combat permettra d’émanciper les autres femmes, celles qui sont dans l’ombre, qui n’ont pas sa force d’âme, et qui ne bénéficient pas du statut qui lui permet d’être dans la lumière.   

Que l’humanité mérite ou pas qu’on se batte pour elle, bravo en tous cas à Médiapart pour avoir participé à faire sortir du monde du silence abyssal cette affaire, qui est l’affaire des femmes, de toutes les femmes, celles qui sont dans la lumière, qui prennent bien la lumière, et celles qui sont dans l’ombre, et qui n’arrivent pas à entrer dans la lumière comme on sort de la caverne de Platon.  Un grand bravo à Médiapart, qui a fait là un travail exceptionnel, à la fois journalistique et humain.

 

PS : L’ad hominem est une stratégie rhétorique multiple, mais dont le principe consiste à diminuer la distance, s’attachant à ce qui sépare et rapproche les individus eux-mêmes. À ne pas confondre donc avec ad personam, qui est une attaque personnelle illégitime.

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