La couleur jaune de la violence

Mariette Darrigrand, sémiologue, explique que la politique est l’art de réguler la violence. Politique vient du grec  polis, « la cité » cité, d’où dérive le vocable police, l’instrument pour lutter contre la violence de la cité et faire en sorte que ses mœurs y soient policées.

Elle observe que les réseaux sociaux court-circuitent ce processus de régulation politique en libérant la violence. Ainsi, des représentants autoproclamés des Gilets jaunes appellent sur Face Book à marcher sur l’Élysée sans se soucier des conséquences de leur geste. Il y a là dans ce phénomène de révolte sociale une dérégulation manifeste des processus permettant normalement de canaliser la violence, de l’endiguer, une déconnexion des corps intermédiaires et des médiateurs habituels qui fait que la violence s’exprime sans filtre par l’intermédiaire des réseaux sociaux, qu’elle jaillit et qu’elle s’enflamme comme une traînée de poudre.

La violence est inhérente à la vie, par nature. Elle en est l’expression même. Il suffit d’observer la nature, le « monde sauvage » comme on dit, pour la voir à l’œuvre en toutes choses. Ainsi le principe de prédation dans ce qu’on nomme « la chaîne alimentaire », et qui divise les animaux en deux catégories, les proies et leurs prédateurs.

L’homme civilisé, ou qui se croit l’être, cultive sans doute l’illusion d’un monde qui serait épargné par la violence. Pure illusion s’il en est, car la guerre est le moteur de toutes les civilisations. On peut le regretter et rêver d’un monde sans guerre, mais il suffit là aussi d’embrasser l’Histoire humaine aussi loin que notre connaissance le permet pour se rendre compte que l’Histoire a partie liée avec la guerre. Que la guerre est ce qui provoque l’édification et la chute des civilisations, de tous temps. Et si l’on doit légitimement se réjouir du fait que l’Europe occidentale est préservée de ce fléau structurel depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il n’en demeure pas moins que la guerre n’est jamais bien loin.  Pascal Quignard a écrit quelque part ceci : « Sous le vernis des ongles de la civilisation on trouve les griffes ».

La barbarie urbaine, qui a surgi brutalement à Paris ces derniers samedis lors de scènes de guérilla inouïes entre manifestants, casseurs et forces de l’ordre, avec son corollaire de destruction et de pillage, n’est que l’illustration de la violence brute qui couve sous le pavé lisse des apparences. Le mouvement des Gilets jaunes, comme une poussée de fièvre en train de contaminer les lycéens, exprime et libère cette violence qui couve en l’être humain. La violence est dans la vie, et l’homme supposé « civilisé », avec cette illusion d’être à l’abri de la violence, l’homo sapiens parisien qui croit avoir domestiqué la violence se trouve bien démuni quand cette violence s’échappe brusquement de sa cage comme un fauve dangereux qui nous rappelle brutalement au bon souvenir de l’état de nature, de nature brute.

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