Le chasseur chassé

Le consentement, de Vanessa Springora, vient de sortir en librairie en janvier de la nouvelle année. L’autrice y raconte la relation qu’elle a eue avec l’écrivain mondain Gabriel Matzneff, une relation qui a duré deux ans.

Elle explique que c’est l’attribution du Prix Renaudot de l’essai accordé à l’écrivain en 2013 pour Séraphin c’est la fin qui l’aurait incitée à faire entendre sa voix et à produire le pendant inversé de Lolita de Nabokov, du point de vue de la jeune fille, non pas de l’ « ogre », comme elle qualifie l’écrivain.

Vanessa Springora a rencontré Gabriel Matzneff lors d’un dîner où sa mère, attachée de presse dans l’édition, l’avait amenée et auquel était présent l’écrivain. Elle était alors âgée de treize ans et lui de quarante-neuf.  Cela se passait au milieu des années 80. Elle était alors, pour reprendre ses mots, une jeune fille un peu rebelle, marquée par l’absence de son père. Le manque de père, son goût prononcé pour la lecture, une certaine précocité sexuelle et un immense besoin d’être regardée alliés à la fascination pour un écrivain mondain et cultivé qui jouissait d’un certain prestige dans le milieu littéraire parisien de ces années-là, tout cela l’amènera à entretenir avec l’écrivain de trente-quatre ans son aîné une relation intime qu’elle qualifiera rétrospectivement d’une « relation sous emprise », une emprise dont il lui sera extrêmement difficile de se défaire explique-t-elle dans son livre où elle retrace cette époque de sa vie et dénonce la complaisance du milieu littéraire et médiatique à Paris à l’égard de  Gabriel Matzneff, lequel ne faisait pas mystère de ses pratiques pédophiles, d’autant plus que l’écrivain introduisait la jeune fille où il allait. De lui, Le Monde  disait alors : « Dans le milieu littéraire, le personnage séduit. Petit-fils de Russes blancs à l’écriture classique, mâtinée de références grecques et latines, l’écrivain possède l’aura de l’homme cultivé qui ose briser les tabous, choquer le bourgeois. Un héritier de Gide, de Byron et de Casanova tout à la fois. »

Les premières relations sexuelles entre elle et l’écrivain commenceront trois mois avant l’âge de sa majorité sexuelle légale, fixée à quinze ans en France pour les femmes. Sa mère, qui désapprouvera sa relation avec l’écrivain, parlera à sa fille de « pédophile », mais la jeune fille, qui était dans cette période où elle se croyait déjà adulte, ne se reconnaissait pas dans une relation sous l’étiquette « pédophile », qui renvoyait à l’enfance. Pour elle, c’est une histoire d’amour qu’elle tient absolument à vivre, si bien que sa mère laissera faire, même si, après coup, cette dernière s’en voudra d’avoir été passive. Il est vrai que sa mère s’inscrivait dans le sillage d’une époque post-mai 68 où il était « interdit d’interdire ».

Rétrospectivement, l’autrice du Consentement explique que ce qu’elle appelait une histoire d’amour  était en réalité une relation toxique, pour cette simple raison que, selon elle, l’écrivain ne l’aurait jamais aimée pour ce qu’elle était en tant que personne mais pour ce qu’elle incarnait, ce passage éphémère, cet âge de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Un âge de vulnérabilité selon elle où elle est devenue la proie d’un homme qui « par son statut d’écrivain, redoublait son entreprise de prédation par une exploitation littéraire ».

Mais si elle dit vrai, pour quelle raison l’écrivain aurait-il alors cherché à conserver cette emprise sur elle au-delà de cette période particulière une fois sortie de cet âge ? Pour continuer de jouir de l’emprise qu’il exerçait sur elle, même si, selon ses critères de chasseur, elle n’avait plus le profil de ses proies ? Et quand la jeune fille a cherché à s’extirper de cette relation, n’était-ce pas finalement parce qu’elle avait découvert, en lisant les écrits de l’écrivain, qu’elle n’était pas l’élue comme elle avait pu le croire, que le choix de Gabriel Matzneff, qui avait jeté son dévolu sur elle, répondait en fait à des critères précis, qu’elle correspondait à un profil particulier et que l’écrivain mondain était ni plus ni moins qu’un collectionneur ?

Et s’il lui il été aussi « difficile de se défaire d’une telle emprise » comme elle l’explique, n’était-ce pas aussi dû au fait qu’en renonçant à la relation avec cet écrivain, qui l’avait subjuguée par sa culture et son entregent, elle renonçait aussi à cet univers-là qui la fascinait ? Ce qui peut sembler paradoxal à première vue, c’est que cette relation avec l’écrivain mondain, loin d’avoir détourné la jeune fille de son goût pour les livres,  semble au contraire l’avoir confortée dans sa vocation littéraire puisqu’elle fit plus tard des études de lettres et qu’elle est aujourd’hui éditrice chez Julliard, la même maison d’édition qui, ironie du sort, publia en 1974  Les moins de seize ans de Gabriel Matzneff. Comme si, malgré ce qu’elle dit de celui qu’elle qualifie de « chasseur », Vanessa Springora avait tout de même retiré quelque chose de cette expérience de vie qui pourrait passer pour une initiation.

Hugo Marsan, critique au monde, dit d’ailleurs de lui : « [Il est] l’éternel initiateur des jeunes filles intelligentes qui s’accordent la pleine découverte du plaisir, en toute sécurité. Gabriel et ses conquêtes créent ensemble un paradis éphémère, une enclave de beauté sous un soleil toujours printanier. Il n'est responsable que de leur plaisir. […] Esclave du personnage de son Journal, il a subi la vindicte de ceux qui ont voulu le cataloguer pédophile. On ne veut pas admettre qu'il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu’au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservi. »

Gabriel Matzneff n’est pas le seul écrivain à avoir eu une pratique pédophile. En cela, il s’inscrit dans une certaine tradition française littéraire pédérastique illustrée par des écrivains comme Flaubert, Gide, Montherlant ou encore Michel Tournier, qui se rendaient en Afrique du Nord pour assouvir leur appétit sexuel. Mais, à la différence de ces derniers, plus discrets, lui, selon le psychiatre Bernard Cordier, « n’hésite pas à faire du prosélytisme. Il est pédophile et s’en vante dans des récits qui ressemblent à des modes d’emploi. Or cet écrivain bénéficie d’une immunité qui constitue un fait nouveau dans notre société. Il est relayé par les médias, invité sur les plateaux de télévision, soutenu dans le milieu littéraire. »

Sa sixième apparition en mars 1990 dans Apostrophe, l’émission littéraire phare animée par Bernard Pivot,  pour la publication Mes amours décomposées, illustre la complaisance du milieu littéraire à l’égard de Gabriel Matzneff, confit dans son personnage de vieux dandy précieux qui fait étalage sur le plateau de ses jeunes conquêtes. Il  n’y aura que Denise Bombardier, une autrice québécoise, pour détonner passablement parmi cet aréopage apathique constitué d’écrivains insignifiants, dont notamment Alexandre Jardin. Loin de se laisser porter par les courants dominants comme le font les autres invités experts dans l’art consensuel du vol plané, l’autrice québécoise, moins perméable au parisianisme, lâchera quelques bombes bien senties en direction du dindon de salon à la parure de paon qu’elle fustige pour ses agissements et dont elle dénonce l’impunité. Une réaction pleine de bon sens qui lui vaudra plus tard les sarcasmes de Josyane Savigneau dans le Monde, qui encense Matzneff, et les insultes de Philippes Sollers, éditeur de Matzneff chez Gallimard, qui la traite de « connasse » et de « mal baisée ». Quant à Bernard Pivot, il fera profil bas sur le plateau, se cantonnant à sa fonction de faire tourner autour de lui le moulin à paroles, le moulin à vent, à vendre des livres. 

On le voit bien, l’époque n’était pas la même. L’ouvrage de Vanessa Springora sort dans le sillage de #MeToo et #BalanceTonPorc, dans un contexte de libération de la parole des femmes qui battent en brèche la domination patriarcale.

« Penser, c’est se mettre à distance du sens commun » : cette rupture épistémologique établie par Gaston Bachelard  marquerait la singularité de l’écrivain selon Pierre Verdrager, sociologue et auteur de L’enfant interdit. C’est ainsi que le relativisme culturel aurait été instrumentalisé par les pédophiles pour défendre leur cause. Le sociologue estime que « le récit  de Vanessa Springora neutralise le récit de Matzneff sur la pédophilie ».

Gabriel Matzneff se qualifie lui-même de « pérédaste » ou de « philopède ». Cette philopédie qu’il revendique est un renversement du sens de pédophilie auquel il procède en donnant à voir l’image  inversée de cette déviance sexuelle. Par ce tour de passe-passe, il tente d’effacer toute trace de pédocriminalité malodorante attachée à cette déviance sexuelle sous un costume d’apparat de Casanova pour juvéniles, jusqu’aux Philippines où il se rend pour y faire du tourisme sexuel.

En 1977, l’écrivain rédige un appel en faveur de trois hommes inculpés d’attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans. Parmi les soixante-neuf signataires figurent notamment trouvent Louis Aragon, Roland Barthes, Jean-Paul Sartre, Patrice Chéreau, Gilles Deleuze, André Glucksmann et Catherine Millet. La même année, il cosigne avec Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Michel Foucault, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto et Jacques Derrida, autant dire le gratin de l’intelligentsia française, une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal qui exige que soient « abrogés ou profondément modifiés » les articles de loi concernant « le détournement de mineur », dans le sens « d’une reconnaissance du droit de l’enfant et de l’adolescent à entretenir des relations avec les personnes de son choix ». Des demandes qui s’inscrivent dans la théorisation d’une libération sexuelle totale, faisant des enfants des êtres susceptibles de bénéficier des mêmes droits que les adultes, comme celui de faire l’amour. Matzneff est alors soutenu par le journal Le Monde — dans lequel il tient une chronique hebdomadaire à partir de 1977 — et par le journal Libération.

Gabriel Matzneff, cet écrivain dont Jean d’Ormesson chanta les louanges, qui eut ses thuriféraires dans le milieu germanopratrin, qui fut proche de François Mitterrand pendant les années 60 et dont la sensibilité politique va de la gauche radicale jusqu’à l’extrême droite, lui, qui est à la fois partout et nulle part, inclassable, lui, le chasseur que dénonce Vanessa Springora, le voilà désormais chassé : le parquet de Paris vient d’ouvrir une enquête judiciaire contre lui pour viols sur mineur(e)s.

La roue tourne, les mœurs changent, le regard aussi change, l’optique a gagné en profondeur, et ce qui pouvait avoir cours sur le plateau d’Apostrophe en 1990 semble désormais appartenir à une époque révolue depuis la vague de #MeToo, cette époque où de toutes jeunes filles pouvaient se faire initier à la sexualité par un vieux dandy précieux qui tirait profit de sa réputation pour les appâter et pour qui « la littérature servait d’alibi », comme le dénonçait à juste titre Denise Bombardier en 1990, avec courage et lucidité, des qualités qui faisaient particulièrement défaut à beaucoup de gens de cette époque, complaisants ou laudateurs de Gabriel Matzneff, comme les critiques Hugo Marsan et  Josyane Savigneau au Monde, ou encore Luc Le Vaillant à Libération. Une époque où un dandy libidineux doublé d’un écrivain, un dandy aux pratiques sexuelles déviantes expert dans l’art de débaucher de jeunes garçons et de jeunes filles, mais en y mettant les formes, en enrobant sa conduite obsessionnelle dans l’ambre reluisant des bonnes manières, par cette transgression de l’interdit qu’il revendique et dont il fait de la littérature, procure à ses lecteurs le frisson de la transgression, le parfum du soufre opiacé et la jouissance d’envoyer  les conventions et les convenances cul par-dessus tête en leur donnant la possibilité de s’encanailler sans risque en le lisant.

Gabriel Matzneff a beau jeu de déclarer à l’âge de 83 ans, dans un texte accordé à l’Express, que le livre de Vanessa Springora n’a d’autre but que de le précipiter dans « le chaudron maudit où ces derniers temps furent jetés le photographe Hamilton et les cinéastes Woody Allen et Roman Polanski ». C’est tout juste s’il ne se fait pas passer pour G. le Maudit.

La roue tourne, comme si le miracle évanescent de ce passage éphémère entre l’enfance et l’âge adulte dont il avait été perpétuellement en quête pour le consommer avait fini par lui revenir en pleine figure pour exposer sa vilenie sans fard sur l’agora avec le livre de Vanessa Springora. 

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