Le tétragramme ineffable et le troll du tweet

Le 3 janvier 2020 à Bagdad, le général Quassem Seleimani, le numéro 3 de la République islamique d’Iran, était éliminé par un tir de drone sur ordre du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump.

Chose tout à fait inhabituelle, pour rendre compte de cette action armée, le Pentagone a précisé dans son communiqué que cette élimination est le fruit de « la décision du président des Etats-Unis », comme si le haut commandement militaire américain se désolidarisait du président américain.

En effet, il y a loin de l’élimination d’Abou Bakr al-Baghdadi en Syrie,  le 26 octobre 2019, le calife autoproclamé de Daech, à celle du général Soleimani, commandant en chef des Gardiens de la révolution islamique, grand stratège et interlocuteur des militaires américains dans la lutte contre Daech en Irak. De l’élimination d’un dirigeant d’une organisation terroriste à celle d’un haut responsable d’un État souverain, abattu ouvertement par une frappe de drone à Bagdad. Pour cette simple raison qu’assassiner un personnage à ce niveau-là de la hiérarchie d’un État souverain comme l’Iran, dans la situation actuelle entre ce pays et les États-Unis, c’est entrer dans une partie de mikado hasardeuse : une baguette mal retirée de l’enchevêtrement des baguettes, en faisant bouger par inadvertance une autre baguette, peut provoquer une réaction en chaîne et l’effondrement d’un tas de baguettes en équilibre précaire. Auquel cas le joueur perd la main. Et il n’est pas du tout certain que Donald Trump ait l’adresse et le doigté requis pour jouer à un tel jeu, lui dont la culture en diplomatie internationale se limite au bras de fer avec son adversaire, la seule stratégie que connaisse le Président américain, qui lui vient de son passé d’affairiste dans l’immobilier.

On peut s’étonner que, étant donné le contentieux actuel entre l’Iran et les États-unis et le niveau de tension dans la région, une telle décision ait pu être prise par le président américain dans la poudrière moyen-orientale, lui qui avait promis que les États-Unis se désengageraient et qui vient d’ordonner un envoi de soldats américains en Irak pour appuyer les forces américaines qui y sont stationnées, un président américain qui semble naviguer à vue comme l’observe Bertrand Badie, spécialiste français des relations internationales (soit dit en passant, le seul spécialiste français des questions géostratégiques à mettre un point d’honneur à prononcer Trump à la française). Sous la houlette de l’ayatollah Ali Khamenei, les représailles iraniennes viennent d’avoir lieu avec des tirs de missiles contre des positions américaines en Irak. L’engrenage est enclenché. Difficile de savoir où cela peut mener.

Le jour même de l’élimination du général iranien à Bagdad, lors d’un meeting en Floride, à Miami, dans l’enceinte d’une megachurch évangique, El Rey Jesus, le président Donald Trump, en campagne pour sa réélection, en évoquant l’élimination du général iranien, a déclaré à destination de l’électorat des chrétiens évangéliques : « Dieu est de notre côté ». Rappelons que Mike Pence, le vice-président américain, est membre de l’Église évangélique américaine et adepte du créationnisme, une vision simpliste du monde qui s’accorde avec une interprétation littérale de la Genèse et qui réfute la théorie darwinienne de l’évolutionnisme. L’Église évangélique américaine constitue un peu le fer de lance de ce qu’on appelle la bible belt, cette zone géographique où sévit le fondamentalisme chrétien américain et où elle est très active.

« Gott mit uns », était-il inscrit en lettres noires sur les panzers de la Wehrmacht lors de la seconde guerre mondiale. Dieu est apparemment du côté de ceux qui s’en réclament bruyamment, tout particulièrement à l’occasion des conflits armés. Il était aussi du côté des croisés lors des neuf croisades entreprises pour libérer la Terre sainte des infidèles, de même qu’Allah était du côté des Arabes emmené par le Kurde Saladin.

Dieu, l’idée de Dieu qui justifie tout et son contraire.

Dieu, le Démiurge incognoscible, le Créateur de l’Univers, est un concept qui balaie d’un bout à l’autre le spectre des croyances des uns et des autres sans que les croyants s’accordent véritablement sur le sens qu’ils prêtent à ce mot. Dans son acception haute, il est possible de prêter à Dieu le sens de l’existence de principes physiques qui régissent l’univers, des principes qui, sur la planète Terre, ont abouti au miracle de la vie. Et dans son acception basse, pour ne pas dire utilitaire, il est courant d’associer Dieu à des préoccupations bien plus prosaïques. En effet, pour beaucoup de croyants, ou qui se qualifient comme tels, la divinité est un secours surnaturel auquel ils peuvent avoir recours par la prière. Dieu veille sur eux dès lors qu’ils se tournent vers lui. Dieu est pour eux autant un moyen, comme une sorte d’auxiliaire de vie invisible à portée de prière, qu’une fin en soi. Et même si le sens de Ses actions n’est pas nécessairement intelligible dans la mesure où les voies de Dieu demeurent impénétrables aux yeux des mortels, cela ne suffit pas pour ceux qui croient en Lui d’en remettre en question le principe et l’existence.

Pour autant, une chose est sûre, c’est que dans la plupart des cas, les gens qui dans l’histoire se sont réclamés publiquement de Dieu l’ont souvent fait pour commettre des forfaits. Ainsi le fameux appel à la croisade du pape Urbain II en 1095, un appel lancé au cours du concile de Clermont pour libérer la Terre sainte à Jérusalem des infidèles, appel qui allait plonger le Proche-Orient dans une longue suite de massacres deux siècles durant, du XIe au XIIIe siècle.

Et que dire de l’invention en 1199, au nom de Dieu, de l’Inquisition, par le pape Innocent III le mal nommé ? Une institution créée pour sauvegarder l’orthodoxie de l’Église et la protéger de l’hérésie  cathare  au cours du XIIIe siècle ?

Dans l’histoire, Dieu à bon dos. Il sert d’alibi à tous ceux qui s’en réclament pour commettre des actes odieux, et Donald Trump fait partie de ces personnage sans scrupules, à l’ego boursouflé, capable de tout pour complaire à sa base électorale, similaire en cela à l’ayatollah Ali Khamenei, son pendant iranien, qui cherche lui aussi à étendre son pouvoir de nuisance sur les Iraniens. Il est étrange de constater d’ailleurs que la démocratie américaine ait produit avec l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis un personnage aussi nuisible que le guide suprême de la révolution iranienne, qui s’emploie à maintenir le peuple iranien dans sa camisole de force islamique.

À l’époque des anciens Hébreux, avant la naissance d’un dieu au visage plus humain, aux traits chrétiens, la divinité était crainte, tellement que son nom était ineffable, imprononçable.  Pour ne pas faire apparaître la divinité, il ne fallait pas la nommer. Les anciens Hébreux pensaient en effet que l’appellation de la divinité provoquait son apparition. Ils croyaient en la puissance du verbe, en son pouvoir illocutoire. On parle d’acte illocutoire, quand une action se voit effectuée par la simple énonciation de la chose. D’où le tétragramme ineffable de YHWH, qui rendait le nom de Dieu imprononçable, qui rendait Dieu littéralement innommable, ce qui était la meilleure manière de désactiver sa charge et par là même de s’en protéger. Dieu devait demeurer indicible. Car en appeler à Dieu, c’était en appeler aux forces de l’Absolu. Et quand Donald Trump dit que Dieu est de leur côté,  il joue là avec l’Absolu. On n’est pas loin du théâtre de l’armaguédon, dans le livre de l’Apocalypse.

En faisant cela, Donald Trump joue ni plus ni moins à l’apprenti sorcier, lui, le troll compulsif qui twitte plus vite que son ombre, lui auquel Twitter a conféré le titre de président numérique. Ce président si près de sa base, si basse qu’il est vain d’espérer qu’il prenne de la hauteur, ce président qui montre les dents à défaut de faire montre d’intelligence.

Le monde est entre de mauvaises mains, il suffit de regarder la trogne de ceux qui le font tourner en bourrique.

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