Au nom de la rose

Quelle joie, dimanche 6 mai à 20 heures ! Quelle fulguration de pure joie dans le ciel bas et lourd de la Sarkozie. On eût dit que, soudainement, par l’opération des urnes, l’air fleurait bon la rose et qu’un puits de lumière était apparu à un moment crépusculaire.  Un coup de tonnerre à gauche, coup de cœur, coup de sang heureux, qui faisait écho à un certain 10 mai 1981, quand un autre François, Mitterrand celui-là, fut élu président de la République. Quel meilleur choix d’ailleurs qu’un homme portant le prénom de François pour affranchir la France de toutes les servitudes et les turpitudes d’un pouvoir corrompu ?  

C’en était fini du personnage secoué de tics nerveux, qui confondait agitation et action, fini de cette France fourbe, à l’image de l’affiche de campagne de son champion, dont le portrait flavescent aux traits tirés évoquait le profil carnassier d’un lycaon en fin de règne.  Adieu félonie, adieu Sarkozy et sa France gauchie ! Faisons bon accueil à François et à une France plus franche, plus juste, plus droite. Espérons aussi que la Justice pourra assainir le réseau d’égouts secrets que la Sarkozie a développé dans l’ombre.  

Il semblerait que, pour parler des partisans de Hollande, il faille dire hollandais et non pas hollandistes, c’est en tout cas la recommandation de Bernard Pivot. Que la France soit hollandaise alors,  mais sans jamais sombrer dans les platitudes et tout en gardant ses hauteurs de vue. Que la France soit hollandaise mais en restant la France, c’est-à-dire avec toute sa diversité, son hétérogénéité, même quand cela est source de difficultés.

Une chose quand même ne manque pas d’alerter ceux qui ont des oreilles pour écouter, c’est le discours d’adieu que tint le président battu, à la Mutualité, devant ses militants, le soir du 6 mai. La substance de son propos, dont de nombreux observateurs ont déclaré qu’il avait l’accent de la vérité, portait moins l’empreinte d’un homme d’Etat ayant le sens des  responsabilités que celle d’un homme ayant joui de la potion magique du pouvoir jusqu’à la lie, d’un homme ayant en commun avec les rock stars le même goût pour l’ivresse, l’ivresse de la foule quand elle porte aux nues ses idoles. Nicolas Sarkozy, dans ce discours, donne l’impression d’avoir recherché le pouvoir non pas pour en faire quelque chose, mais pour en jouir, tout simplement, à titre personnel, pour se sentir gonflé, investi, possédé presque par ce pouvoir, dans une quête de toute-puissance. Une volonté de puissance qui, dans les faits, s’est plus traduite par un désir de puissance dans la stature, dans la posture, que par une réelle capacité d’agir, ce qui n’est guère étonnant dès lors que le pouvoir, au lieu d’être un moyen pour servir de levier, devient une fin en soi. L’agitation frénétique dont le président sortant a fait montre durant toute sa mandature servant d’alibi pour justifier les pouvoirs que le costume de président lui conférait, un peu comme s’il avait endossé le costume d’un super-héros des comics américains. Pour Nicolas Sarkozy, grand amateur de bains de foule, la France était avant tout ce gisement vivant, ce vaste réservoir où il semblait puiser son énergie vitale. À tel point qu’il lui arrivait même de se prendre pour la France, lui qui parlait en son nom pour étoffer ses propres rêves de gloire. Nicolas Sarkozy rêvait non pas de redresser la France, mais de la dresser tout court. Il se prenait pour un dompteur de fauves. Seulement voilà, le grand fauve qui venait lui manger dans la main s’est rebiffé, il est allé se chercher un autre maître en la personne de François Hollande. Gageons que le président élu ne traitera pas le peuple comme un simple gisement d’énergie vivante, mais comme une multitude d’êtres humains vivant ensemble dans un espace commun qu’on appelle la France. Gageons que François Hollande ne sera pas simplement un bon maître mais quelqu’un à l’écoute du pouls réel du pays, quelqu’un qui saura emmener la France sur les chemins du rétablissement, même si cela prendra du temps en cette époque troublée. Il n’y a d’ailleurs pas de maître pour la France, mais que des serviteurs, bons ou mauvais. Et c’est bien là que réside tout le problème : le président sortant, en jouant au maître, a rendu un bien mauvais service à la France.   

 

Pierre CAUMONT

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.