Dans les filets des réseaux sociaux

Dimanche 1er octobre, un délinquant multirécidiviste âgé de 29 ans et de nationalité tunisienne poignardait à mort deux jeunes femmes de 20 et 21 ans, deux cousines, à Marseille, sur le parvis de la gare Saint-Charles, en proférant «  Allahu Akbar ».

Dimanche 1er octobre, un délinquant multirécidiviste âgé de 29 ans et de nationalité tunisienne poignardait à mort deux jeunes femmes de 20 et 21 ans, deux cousines, à Marseille, sur le parvis de la gare Saint-Charles, en proférant «  Allahu Akbar ».

Le lendemain de ce double meurtre odieux, une collaboratrice de Gilles Poux, le maire PCF de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), Sonia Nour, pour ne pas la nommer, publiait sur Facebook ce message : « Quand un martyr égorge une femme et poignarde une autre là ça fait du bruit. Terrorisme, du sang, civilisation Bla Bla Bla... Par contre que le terrorisme patriarcal nous tue tous les 2 jours on l’entend moins votre grande gueule. » À la suite de quoi, la fonctionnaire territoriale est suspendue par le maire.  Cette dernière a tenu à se justifier en postant le message suivant : 

« Le mot martyr ne veut pas dire “ le juste”. Je l’emploie pas dans le sens chrétien mais dans le sens psychanalytique du terme. D’un point de vue narcissique. Malgré les croyances populaires, les attentats-suicides ne sont liés ni au fondamentalisme islamique, ni à la religion en général ». Elle poursuit : « En France, nous avons l’équivalent d’un Bataclan chaque année pour les femmes. Meurtres de masse par étranglement, coups, coup de fusil, poignard... par des hommes. En quoi le crime dit « islamiste » serait plus atroce que le crime de femmes par leur conjoint ou ex... ? Je ne minimise rien du tout au contraire. Je veux mettre en lumière l’hypocrisie qui veut que ces crimes ne soient jamais étudier (sic) sur le plan de la construction humaine et surtout de la construction masculine mais sur un versant culturaliste voir (sic) raciste... »

Des explications qui n’ont pas convaincu le maire de La Courneuve, lequel déclarait dans un communiqué: « Ces propos qui minimisent et banalisent des actes de terrorisme d’une sauvagerie inouïe ne méritent que la condamnation ». Il ajoutait avoir lancé « une mesure disciplinaire accompagnée d’une suspension à effet immédiat » à l’encontre de sa collaboratrice « en attendant que l’instruction administrative aboutisse ».

Mais revenons un peu sur l’explication donnée par l’auteure du message : « le mot martyr ne vaut pas dire “le juste” ». Depuis quand martyr signifie « juste » ? Le mot, d’origine grecque, signifie « témoin ». Il appartient à la terminologie chrétienne et désigne au départ les chrétiens qui préfèrent mourir plutôt que d’abjurer leur foi. Dans une acception plus récente, par contamination avec le sens de kamikaze (en japonais, kamikaze signifie « vent divin »), le martyr a fini par dire « celui qui meurt pour une cause ».  Mais contrairement à ce que dit l’auteure du message, martyr ne recouvre pas le sens de « juste » pas plus qu’il n’a de sens psychanalytique spécifique, narcissisme ou pas. Certes, dans le sens de kamikaze, les martyrs ne sont pas le propre du fondamentalisme islamique dans la mesure où les candidats à l’attentat-suicide ne se limitent pas à la sphère religieuse, mais ils ont tous ceci en commun  d’être des fanatiques en sacrifiant leur vie pour une cause qu’ils proclament en répandant la mort autour d’eux. Pour autant, le meurtrier des deux jeunes femmes à Marseille défendait-il la cause de l’État islamique en perpétrant ce meurtre gratuit au couteau ? Rien n’est moins sûr, même si le mode opératoire est celui des séides de l’organisation terroriste. Il est plutôt vraisemblable que le cas de ce ressortissant tunisien, Daech ait fonctionné sur lui comme un désinhibiteur en favorisant le passage à l’acte. Faire allégeance à Daech, pour nombre de délinquants faibles et influençables, c’est faire un pacte avec le diable et se donner la possibilité de faire tout le mal possible. Donner la mort, c’est manifester une volonté de puissance. Dans cette affaire, la dimension religieuse, si elle intervient, c’est le divin alibi, la caution suprême qui permet tout et son contraire.  

Pour autant, si les martyrs ne sont pas spécifiques du fondamentalisme islamique, force est de reconnaître que l’islamisme a fini par en faire une spécificité au vu du recours massif à l’attentat-suicide que l’on observe depuis quelques décennies. L’attentat du 11 septembre 2001 en est sans doute le plus emblématique, qui, d’une certaine manière, a ouvert l’ère du terrorisme islamique global.

La justification de l’auteure du message posté sur Facebook devient plus alambiquée par la suite.

« En quoi le crime dit « islamiste » serait plus atroce que le crime de femmes par leur conjoint ou ex... ? » poursuit-elle.

Il est pour le moins étrange de rapporter ce double meurtre à des meurtres conjugaux, comme si l’on pouvait tirer quoi que ce soit d’une pareille comparaison. Ce double meurtre n’a pas besoin d’être plus « atroce » que le meurtre de femmes perpétré par leurs conjoints pour être atroce en soi. Même si son côté gratuit, aveugle, le rend particulièrement effroyable. Et tuer des êtres humains en proférant « dieu est le plus grand » en arabe (Allahu akbar) rend le meurtre plus odieux encore en faisant endosser à la divinité le crime qu’on perpètre en son nom,  signe d’une incommensurable lâcheté  et d’une confusion mentale absolue quand on en est à invoquer la « grandeur » du divin pour accomplir un acte aussi vil qu’un meurtre de la sorte, comme si la caution divine pouvait élever la bassesse d’un acte et lui conférer un sens plus élevé.

En revanche, Sonia Nour a trouvé le surlendemain le soutien d’une suppléante de François Ruffin (la France insoumise), Zoé  Desbureaux, enseignante de son état dans la Somme. Sur Twitter, cette dernière exprime son « soutien total » et sa « tristesse de voir que la gauche cède à la propagande et à la désinformation fasciste ». « Force à toi, Sonia, tu n’es pas seule », écrit-elle. Elle dénonce également « les pressions de la fachosphère et de la gauche cassoulet ». Son compte, depuis, a été supprimé. 

La polémique s’est poursuivie le jour d’après (mercredi) à l’Assemblée nationale. Le chef de file des députés de La République en Marche, Richard Ferrand, a demandé à son homologue de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, de commenter les déclarations de Zoé Desbureaux. « Il n’est pas possible que le président Mélenchon n’ait pas une expression publique pour dire s’il approuve ou désapprouve les déclarations de la suppléante » de François Ruffin, « qui banalisent ce qui s’est passé à Marseille », estime l’élu du Finistère. À ses dires, les propos de Zoé Desbureaux sont « extrêmement choquants ».

Voilà un peu ce que les filets des réseaux sociaux ont ramené sur la terre ferme pour la première semaine d’octobre, voilà en tout cas ce qui a été porté à la connaissance publique du produit de l’activité halieutique de Facebook et de Twitter sur trois jours concernant un fait divers dramatique.  Et encore, il ne s’agit là que d’une pêche pratiquée le long des côtes, c’est du menu fretin, on n’ose pas imaginer ce que serait le produit une pêche en haute mer…

La question que pose l’utilisation qui est faite des réseaux sociaux sur internet est la suivante : la démocratisation de masse induite par internet, en libérant l’expression des opinions avec la  multiplication des réactions et des interactions sur les réseaux sociaux, ne provoque-t-elle pas un nivellement par le bas des consciences au lieu de les tirer vers le haut au vu de la qualité des points de vue et des opinions assénés à l’emporte-pièce comme dans le cas de ce fait divers atroce ? Internet, formidable outil de vulgarisation, qui rend accessible une multitude  d’informations au plus grand nombre, a un redoutable effet pervers : internet relaie autant la vulgarité que la qualité. Et l’ennui, c’est que si l’on peut espérer que la qualité nourrit la qualité et incite à la qualité, de même, la vulgarité nourrit la vulgarité et incite à la vulgarité.

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