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Billet de blog 9 juin 2011

Rumeur ou information?

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jeudi 9 juin 2011

Tout le monde l’a dit ou presque, il y aura un avant l’affaire DSK et un après. Que la démission du secrétaire d’État Georges Tron, poursuivi pour harcèlement sexuel par deux anciennes employées de la commune de Draveil (Essonne) dont il est maire, survienne deux semaines après le coup de tonnerre du Sofitel de Manhattan, n’est pas un hasard. L’affaire DSK semble avoir ouvert la boîte de Pandore, comme le déclarait il y a peu Laurence Ferrari dans le journal télévisé de TF1. De toute évidence, le « pavé dans la mare » lancé par Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l’éducation nationale de 2002 jusqu’à 2004, s’inscrit dans la ligne d’une parole qui se délie. L’éditorial du journal Le Monde daté du 3 juin 2011, consacré à la déclaration fracassante de Luc Ferry au Grand Journal de Canal + , lundi 30 mai, a un ton étrangement assassin à l’endroit du philosophe, un peu comme les déclarations acidulées d’Alain Juppé et de François Baroin. Que reproche-t-on à Luc Ferry au bout du compte ? S’il connaissait des faits répréhensibles qu’il n’a pas dénoncés, on lui reproche de n’avoir pas saisi la justice en temps voulu, et, s’il n’a pas la preuve de ce qu’il dit, on lui recommande de se taire pour ne pas alimenter la rumeur. C’est ainsi que pour certains responsables politiques, ravis de donner leur opinion dans les couloirs de l’Assemblée, quand Luc Ferry parle de témoignages qu’il aurait eus de la part des autorités de l’État, au plus haut niveau, pour eux, il faut parler de caniveau. C’est quand même étrange cette manière de discréditer la parole d’une personnalité qui a exercé des responsabilité publiques, et dont on ne peut pas dire qu’elle cherche à faire un coup médiatique, sinon, elle s’y serait justement prise autrement. Luc Ferry ne fait pas partie du sérail politique, et cela se sent. Il ne fait pas partie de ce monde-là. Qu’est-ce que l’auteur de L’Homme-Dieu ou le sens de la vie a déclaré, en substance, au Grand Journal de Canal + ? Il a dit qu’il n’avait pas saisi la justice faute de preuve. Il a ajouté que s’il avait saisi la justice, il aurait été certain d’être condamné, pour calomnie. Devait-il pour autant taire ce qu’il tient pour vrai parce qu’il ne peut pas le prouver ? Par devoir de réserve, par précaution ou par hypocrisie et lâcheté républicaines ? Le Figaro Magazine aussi, alors, serait coupable de créer la rumeur en évoquant, dans son numéro daté du 28 mai, l’action d’un consul et d’un ambassadeur de France qui auraient facilité la fuite d’un ou de deux responsables politiques qui se seraient rendu coupables d’actes pédophiles dans le royaume chérifien. Et l’ancien patron des Renseignements Généraux, Yves Bertrand, qui a confirmé, vendredi 3 mai, au micro de France-Info, avoir été au courant de cette affaire, lui aussi, serait coupable d’alimenter la rumeur ? Mais alors, toutes les informations qui ne sont passées à la machine à hacher judiciaire pourraient être taxés de « rumeurs » si l’on considère que la Justice est la seule instance habilitée à apposer le sceau de la vérité sur une affaire. On est bien alors dans le « bal des faux culs » que dénonçait l’arrière-petit-neveu de Jules Ferry, pour la simple raison que la Justice n’a pas le monopole de la vérité, que les affaires qu’elle traite doivent réunir certaines conditions pour être prises en compte et que c’est la multiplicité des sources d’information qui permet de faire le tour des faits. À cela, on pourra rétorquer que ce qu’a déclaré Luc Ferry n’est pas une information, puisqu’il ne peut en apporter la preuve, mais une rumeur. Une information ne voit pas nécessairement le jour grâce à des éléments de preuve, sinon, il n’y aurait guère d’informations, en revanche, une information est susceptible de confluer avec d’autres informations, en d’autre termes, de participer à un processus d’agglomération de données susceptible d’aboutir à la manifestation de la vérité. Non, il est faux de dire que Luc Ferry a sali le travail des journalistes en versant dans la propagation de ragots, comme l’affirmait samedi matin 4 juin Alain Genestar au micro de France-Info dans le « duel du week-end » qui l’opposait à Edwy Plenel. C’est faux parce que telle n’est pas l’intention de Luc Ferry, qui dit tenir cette information de personnes qu’il a côtoyées au plus haut niveau de l’État. Il s’agit donc bien d’une information, susceptible être divulguée. Edwy Plenel, quant à lui, dit ne pas connaître les rumeurs, parce que, en tant que journaliste, il ne connaît que les informations, c’est-à-dire « ce qui est sourçable, vérifiable, ce qu’on peut recouper et contextualiser » pour reprendre sa formule. Certes, pour autant, c’est ne pas prendre en compte le contexte et le climat de l’époque, car ce qui peut passer pour une rumeur dans un contexte donné peut tout à fait s’avérer une véritable information une fois hors de ce contexte. Ainsi, à l’époque où le Président François Mitterrand dérobait à la connaissance publique l’existence de sa fille clandestine Mazarine Pingeot, un secret d’État protégé par la cellule élyséenne qui ne s’occupait alors pas seulement de la sécurité de la personne du Président de la République ( d’où les dérives, notamment avec les fameuses « écoutes téléphoniques » ), si une personnalité politique ou autre avait fait allusion à ce fait, nul doute que, dans le meilleur des cas, on l’aurait fait passer pour un acteur de la rumeur (cf. les tentatives vaines de l’écrivain Jean- Edern Hallier pour dévoiler ces informations), et cela, alors même que les milieux de la presse hexagonale étaient parfaitement au courant, ce qui, de la part d’organes censés informer les citoyens français, n’est pas la moindre des contradictions. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que l’angélisme n’existe pas non plus dans la presse dont les acteurs sont parfois complices de l’Omerta quand ils entretiennent des accointances troubles avec le pouvoir. Dans le meilleur des mondes, c’est vrai, il n’y aurait pas de rumeurs, il n’y aurait que des informations. Dans le meilleur des mondes, il n’y aurait pas d’opacité non plus, et c’est la raison pour laquelle la rumeur n’aurait pas de raison d’être. Car la vérité est là : si Luc Ferry a fait cette déclaration, tombée sur un plateau de télévision un peu comme une météorite fumante, c’est bien parce que notre République ménage de moins en moins d’espace où la vérité peut être dite. Dans le sillage de l’affaire DSK puis de celle de Georges Tron, Luc Ferry s’est délié de son silence concernant la connaissance qu’il avait de ce fait pour reprendre sa liberté de parole et proférer la vérité. Peut-être n’a-t-il pas mesuré l’impact que ses propos auraient, c’est possible, peut-être le Grand Journal de Canal + n’était-il pas le meilleur endroit pour faire pareille déclaration, c’est également possible, néanmoins, Luc Ferry pense avoir fait son devoir de citoyen en se conformant à cette exigence de vérité qui semble faire surface concernant les mœurs des politiques. Et cela est autrement plus important que ce débat stérile qui oppose la rumeur à l’information. Pierre CAUMONT

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