L'apprenti sorcier

Le cauchemar américain a pris chair sous les espèces de son 45ème président : Donald Trump est élu. Oui, le troll outrancier et tonitruant de la campagne américaine va endosser les habitats de président. « Un monde s’effondre » a même réagi sur un tweet l’ambassadeur de France aux Etats-Unis avant de le supprimer.

« La démocratie est le pire des régimes - à l'exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. » Winston Churchill.  

« La démocratie est une croyance pathétique en la sagesse collective de l’ignorance individuelle. » H.L. Mencken

 

Le cauchemar américain a pris chair sous les espèce de son 45ème président : Donald Trump est élu.  Oui, le troll outrancier et tonitruant de la campagne américaine va endosser les habitats de président.  « Un monde s’effondre » a même réagi sur un tweet l’ambassadeur de France aux Etats-Unis avant de le supprimer.

L’apprenti sorcier populiste, animateur de l’émission de télé-réalité The Apprentice aux États-Unis, misogyne, raciste, antisémite et islamophobe, qui a joué sur les pulsions primaires des Américains, succèdera à Barak Obama à la Maison Blanche en décembre 2017. On a peine à la croire. Comment les Etats-Unis en sont-ils arrivés là ? Comment le peuple américain en est arrivé à ce degré-là d’abêtissement collectif pour élire à la fonction suprême un personnage qui a autant d’épaisseur qu’une baudruche ?  Car hormis ses saillies graveleuses et ses déclarations à l’emporte-pièce, hormis son indéniable talent d'histrion, quelles sont les propositions réalistes de Trump susceptibles de rétablir la « grandeur » supposée des Etats-Unis ? Oui, quelles sont les réelles qualités de dirigeant du citoyen milliardaire Donald Trump ?  Jusqu’alors, son seul atout (l’anglais trump désigne l’atout au jeu de cartes) consiste à tirer parti du flou pour dire tout et son contraire avec cette gouaille et cette morgue d’homme d’affaires qui sont sa marque. Mais qu’en sera-il quand il connaîtra l’exercice pouvoir,  quand il s’agira non plus de faire le pitre en public mais d’agir à la tête du pays le plus puissant du monde et de conduire sa politique intérieure et extérieure (quid de l’actuel engagement américain au Moyen-Orient et de son attitude vis-à-vis de l’Iran par exemple) ?

En France, il n’y a guère que les responsables du Front National pour se réjouir de cette élection, à l’image de Florian Philippot, qui y voit l’avènement d’un « monde nouveau », annonciateur selon lui de l’accession au pouvoir de Marine le Pen en France aux prochaines élections présidentielles. La Victoire de Trump est un avertissement pour nous, Français, nous dit Dominique de Villepin.  À l’étranger, Vladimir Poutine lui aussi se réjouit de cette victoire. Étrange tout de même que la majorité des Américains qui, des décennies durant, ont nourri une phobie virulente à l’endroit de la  peste rouge soviétique, aient pu voter pour un homme qui ne cache pas  sa sympathie pour Vladimir Poutine, comme si les électeurs de Trump avaient été frappés d’amnésie. Rappelons tout de même que pour l’actuel président russe formé au KGB, le plus grand désastre du XXe siècle est la chute du mur de Berlin. 

 

En prenant connaissance des résultats, on note que tous les États américains de la côte ouest ont voté démocrate (État de Washington, Oregon, Californie et Nevada) et que les États du Midwest ont majoritairement voté républicain, à l’exception notable du Colorado et du Nouveau Mexique. Les fameux swing states, États incertains, ont fait pencher la balance pour Trump, dont la Floride, l’Ohio et la Caroline du Nord. Observons que tous les États du Sud ont voté républicain et que, s’agissant de la côte est, tous les États situés au nord de la Virginie ont voté démocrate (il n’y a que le New Hampshire qui soit encore incertain à l’heure actuelle). C’est l’Amérique profonde qui a voté pour Trump, « De profundis te clamavit », non pas l’Amérique à hauteur de gratte-ciels, l’Amérique high-tech, l’Amérique inventive et innovante. C’est l’Amérique des ouvriers blancs et des cow-boys du Midwest, ardents défenseurs de la NRA (National Rifle Association), le lobby des armes à feu, qui a voté pour Trump. Oui, cette élection rétrograde risque d’ébranler sérieusement la Californie à la manière d’un Big One, le  séisme tant redouté qui, un jour, aura pour effet de séparer la Californie du reste du pays le long de la faille San Andreas.  

 

La nette victoire de Donald Trump interroge sur le système démocratique dont on voit là les limites. La démocratie, c’est la loi du nombre, c’est un système où la majorité prévaut, même si la majorité fait preuve d’autant de discernement qu’un troupeau de moutons. Et quand la bêtise gouverne le troupeau, la bêtise a force de valeur. Les moutons de Trump font un peu penser aux chrétiens américains dits créationnistes, partisans d’une interprétation littérale de la Genèse et dont les théories, qui s’opposent à l’évolution du vivant, érigent le crétinisme au rang de valeur universelle. Ainsi le musée des créationnistes dans le Kentucky, un État qui a voté massivement pour Trump, soit dit en passant, où l’on tente de démontrer que le monde a bien été créé il y a 6000 ans non pas il y a 4 milliards d’années, comme le prétendent les scientifiques. Les créationnistes américains font même pression dans le champ de l’instruction publique en tentant d’introduire dans les programmes scolaires la notion de « dessein intelligent », une manière d’introduire le doute sur la théorie de l’évolution qu’ils contestent. On dirait que le nivellement par le bas fait des ravages aux Etats-Unis, un peu comme l’exploitation du gaz de schiste et du pétrole par fracturation hydraulique.

 

 

La critique que faisait René Guénon (figure intellectuelle française inclassable du XXe siècle) de la démocratie est toujours aussi pertinente, lui qui,  dans La crise du monde moderne, paru en 1927, écrivait ceci : « Si l’on définit la “démocratie” comme le gouvernement du peuple par lui-même, c’est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque  qu’à n’importe quelle autre ; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d’admettre que les mêmes hommes puissent être à la fois gouvernants et gouverner (…) ; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde, est de faire croire au peuple qu’il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d’autant plus volontiers qu’il en est flatté et que, d’ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu’il y a là d’impossible.  C’est pour créer cette illusion qu’on a inventé le “suffrage universel” : c’est l’opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s’aperçoit pas, c’est que l’opinion  est quelque chose que l’on peut très facilement diriger et modifier ; (…) c’est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l’émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n’importe quel sujet qu’elle soit appelée à donner son opinion, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause. »  

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