De la confusion des sens

C’est fascinant d’observer à quel point la langue de Molière se transforme à vue d’œil, pour ne pas dire à quel point elle se déforme. On dira c’est normal, que c’est le fruit de l’évolution. Ainsi dire trop à la place de très, comme dans « c’est trop bon » au lieu de « c’est très bon ».

L’adverbe d’intensité très étant remplacé par celui de l’excès dans le parler usuel de nombre de locuteurs français, si bien que quand on veut signifier l’excès,  pour dire par exemple que la musique « est trop forte », si les interlocuteurs auxquels l’on s’adresse sont des jeunes gens, on n’a aucune chance de se faire entendre, non seulement en raison des décibels mais surtout parce que le sens d’excès de trop a fini par se confondre avec celui de très, perçu dans un sens mélioratif. La musique est « très forte », c’est très bien ainsi. C’est un très d’excellence et un trait caractéristique du glissement sémantique insidieux qui s’opère au creux de la langue française. Il n’est pas du tout certain que cette mue rampante s’inscrive dans le sens de la bonne croissance de l’idiome.

À notre époque placée sous le signe de l’entropie (climatique et anthropique) et du renversement généralisé,  pour ne pas dire de l’inversion, il y a un suffixe qui devient de plus en plus mal employé : le suffixe sur, comme dans surhomme. Si dans surhomme, le sens du suffise sur est mélioratif, pour parler d’un homme au-dessus du commun des mortels, un homme qui surpasse les autres hommes, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi surfait, en parlant par exemple d’un « film surfait », qui loin de dénoter l’excellence, signifie au contraire que le film dont on parle est faux de par un côté trop travaillé qui le rend apprêté. Le sens du suffixe sur est donc péjoratif dans ce cas-là. Dans le cas de surdimensionné, comme par exemple « une baignoire surdimensionnée pour cette salle de bains », le suffixe sur est également péjoratif pour parler dans le cas présent d’une baignoire dont les dimensions sont inadaptées par rapport à la taille de la salle de bains où elle a été installée.

Il y a actuellement un mot en vogue dans les publicités pour les voitures qui est employé à contresens, un mot qui est le symptôme de la confusion sémantique dans l’air du temps, où trop à pris la place de très. Le mot « suréquipé ». Il est à la mode de parler de voitures « suréquipées » pour parler de véhicules qui bénéficient de tous les équipements à la pointe de la technologie. Or suréquipé est à équipé ce que surmensionné est à dimensionné. Cela dénote un excès, une outrance. Il est remarquable d’observer que, à notre époque, où les êtres humains sont censés lutter contre les outrances passées pour essayer de sortir d’un monde placé sous l’injonction de la croissance perpétuelle pour revenir à une situation plus équilibrée, le terme suréquipé est perçu comme positif par les constructeurs automobiles pour faire vendre leurs produits alors que le mot a un sens négatif, qu’il traduit un excès d’équipements pour une machine destinée en principe à transporter des êtres humains d’un endroit à un autre. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, le principe de base dans l’optique duquel  un produit est conçu est souvent éclipsé par ses fonctions périphériques. Il suffit de mesurer le développement effarant des possibilités d’un smartphone avec son bouquet d’applications invasives qui font oublier jusqu’à la fonction première de l’appareil consistant en principe à téléphoner. Une fois de plus, trop se confond avec très.

Il y a là une confusion sémantique dans la langue française symptomatique de la confusion des esprits dans une époque troublée où la croyance collective en la croissance persiste en dépit du bon sens alors que seule la décroissance pourrait permettre à l’humanité de sortir du cercle vicieux dans lequel l’avidité l’a précipitée, une inclinaison coupable  qui épuise littéralement la Terre. Il est remarquable d’observer que la voiture, vecteur de l’ère industrielle et symbole de liberté auquel aspire tout un chacun, que ce bien de consommation, qui naguère était encore un marqueur sociologique important, continue encore de faire rêver en  dépit des récents scandales de l’industrie automobile allemande falsifiant l’information sur les émissions réelles de CO2 produites par les moteurs. À telle enseigne que la publicité télévisuelle n’a de cesse de vanter des véhicules dont le « suréquipement » (au sens péjoratif) technologique est devenu une plus-value incontournable. Des véhicules qui, au dire de la publicité, respectent mieux l’environnement. C’est tout juste si ces voitures prétendument plus vertes ne passent pas pour exhaler de l’oxygène dans l’atmosphère à la manière des arbres. Une chose est sûre, c’est que, avec l’affaire des logiciels truqués de Volkswagen, on peu dire que les ingénieurs allemands se sont surpassés. « Das deutsche Auto » ! « Deutsche Technologie » ! Le sens de sur, là, est mélioratif. C’est-à-dire que les constructeurs sont allés au-delà de ce qu’on les croyait capables. Homo sapiens est un surdoué dès lors qu’il s’agit de duper ses congénères. Là encore, le suffixe sur a un sens mélioratif. Mais l’homme se surpasse d’autant plus dans le domaine technique et technologique que son intelligence humaine (son humanité  pour tout dire), elle, dégringole toujours plus bas.

Le surhomme, au sens d’homme suréquipé que nous promet l’humanité augmentée de demain, si l’on en croit les progrès de la science, a toute les chances d’être un homme surfait. Quant aux dits progrès, disons-le tout net, on peut escompter sans grand risque de se tromper qu’ils iront à rebours de l’humanité, au sens de cette qualité supposée définir l’être humain et en être l’apanage.

 

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