La rafle du Vel d'Hiv n'a pas eu lieu

Jacques Chirac a été le premier homme d’État français à reconnaître, le 16 juillet 1995, lors du 53ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv (survenue en 1942), la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs pendant la seconde guerre mondiale, et, par voie de conséquence, sa culpabilité de complicité d’extermination de Juifs avec le IIIe Reich.

Jacques Chirac a été le premier homme d’État français à reconnaître, le 16 juillet 1995, lors du 53ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv (survenue en 1942), la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs pendant la seconde guerre mondiale, et, par voie de conséquence, sa culpabilité de complicité d’extermination de Juifs avec le IIIe Reich, se démarquant ainsi de ses prédécesseurs, notamment du Général de Gaulle et de François Mitterrand, qui avaient déclaré que le régime de Vichy n’était ni la République ni la France.

Marine Le Pen, au micro du Grand Jury  le 9 avril 2017, vient de rompre avec les propos de Chirac, relayés depuis par ses successeurs, Sarkozy et Hollande, pour renouer avec le déni passé en disant que la France n’est pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv, parce que la (véritable) France était à Londres.  

Mais comment peut-on prétendre que Vichy n’était pas la France ? Pour la simple raison que Pétain n’a pas été élu. C’est l’argument qui permet de justifier la théorie selon laquelle le régime de Vichy ne représentait pas la France dès lors que son chef n’était pas son représentant légitime. En effet, le 11 juillet 1940, Philipe Pétain, artisan de l’armistice avec l’Allemagne en juin 1940, se proclame chef de « l’État français » (avec l’aval de l’Allemagne) et s’arroge tous les pouvoirs. Notons  au passage que cette nouvelle dénomination, « l’État français »,  remplace celle de « République française ». Ainsi, « l’État français », qui fut un État provisoire, à plus forte raison parce qu’il devait se doter d’une nouvelle constitution qui ne verra jamais le jour, n’était pas la République française, et donc pas la France, et Pétain, qui en était le chef, n’était pas le président des Français mais un autocrate illégitime en même temps que la marionnette de l’Allemagne hitlérienne.

Le problème que soulève cette vision d’une France qui n’aurait pas été la France, c’est que cette idée se heurte passablement à la réalité, car la France a bel et bien fonctionné de juillet 40 jusqu’en août 44 sous le régime de Vichy. C’est-à-dire que le peuple, les citoyens et les corps constitués de l’État lui ont donné vie pendant toute cette période de temps. Le régime de Vichy a pu exister seulement parce que les Français lui ont donné corps, bon gré mal gré, dans un mélange de passivité, de lâcheté, de complaisance, de complicité tacite, de collaboration déclarée, ou, à l’opposé, de résistance sourde. Les plus courageux et les plus déterminés ayant fini par rejoindre les rangs de la résistance armée. Mais le comportement héroïque d’une minorité ne doit pas faire oublier que l’immense majorité des Français a toléré l’existence de Vichy et qu’elle a permis ainsi aux pires exactions de notre Histoire d’advenir. La rafle du Vel d’Hiv en fait partie. Dire que France n’est pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv finit par vouloir dire, à force de ménager les Français et de réaménager la vérité historique que l’événement n’a pas de portée nationale puisqu’on ne peut pas en attribuer la responsabilité aux Français. Que la responsabilité en incombe à l’Occupant seul, seul et unique responsable des malheurs de la France occupée. Et à force de dire que cet événement n’est pas de la responsabilité des Français, on finira par l’oblitérer de l’Histoire de France, la seule véritable Histoire dont le peuple Français est comptable, et par mettre en doute l’existence même de cet événement, si bien qu’un beau jour, la rafle du Vel d’Hiv n’aura tout simplement pas eu lieu. C’est exactement la même démarche que celle qui consiste à qualifier les chambres à gaz de « détail de l’Histoire de la seconde guerre mondiale », comme l’a fait Le Pen Père à maintes reprises, ce qui lui a valu d’être condamné par la Justice.  On minore d’abord, on ignore ensuite.

Cette façon d’exonérer la France pour ses fautes passées est une reculade dans la conscience collective et s’inscrit dans une tentative de réécriture de l’Histoire de France, de révisionnisme qui finit par se confondre avec le négationnisme. On commence d’abord par minorer la responsabilité de la France en disant que Vichy, ce n’était pas la France. Et puis, comme les auteurs de ces actes ne sont pas les représentants des Français, on finit par aboutir à un « non-lieu ». L’événement, relativisé, finit par être purement et simplement oblitéré, oublié.

Voilà en réalité la stratégie que poursuit Marine Le Pen en déclarant que « La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. (…) En réalité, on a appris à nos enfants qu'ils avaient toutes les raisons de la critiquer, de n’en voir peut-être que les aspects historiques les plus sombres. (…) Donc, je veux qu'ils soient à nouveau fiers d’être français. »

Et que pour retrouver la fierté d’être français on ait recours au révisionnisme ne semble en rien peiner Marine Le Pen. 

C’est cela, ce qu’on appelle la lepénisation des esprits, cette entreprise de sape insidieusement menée depuis décennies, commencée par Jean-Marie Le Pen et poursuivie assidûment par sa fille en dépit de la politique de dédiabolisation entreprise par le FN depuis sa  prise du pouvoir pour présenter un visage plus acceptable, plus convenable, plus amène, une entreprise qui a porté ses fruits si l’on en croit les sondages d’opinion qui font apparaître qu’un tiers de Français considèrent que le FN est un parti comme un autre.

Mais pour quelle raison peut-on se demander cette volonté de la part du FN de minimiser le rôle de la France dans la déportation et l’extermination des Juifs ? Quand Jean-Marie Le Pen essayait de minimiser l’existence des chambres à gaz pendant la seconde guerre mondiale, il essayait par là même de minimiser les méfaits du nazisme tout simplement parce que l’extrême droite est son héritière naturelle. Mais quand Marine Le Pen essaie de minimiser la responsabilité de la France dans les tragédies issues de la collaboration avec l’Allemagne nazie, quand elle se prononce en faveur d’un « non-lieu » historique devant le tribunal de l’Histoire en prétendant que les auteurs des faits incriminés ne sont pas représentatifs de la France parce qu’ils ne représentent qu’eux-mêmes, elle essaie de minimiser les méfaits de la Collaboration pour cette simple raison que ceux qu’on appelait péjorativement « les collabos » ne sont  guère différents de ceux qu’elle appelle aujourd’hui « les patriotes ». Les « patriotes » selon Marine Le Pen, ceux qui font passer la France pour les Français d’abord, en quoi sont-il différents des « collabos » sous Vichy, qui faisaient passer leur intérêt personnel avant l’intérêt général, voire pour l’intérêt général, qui se ralliaient à la politique du plus fort par pur opportunisme voire par conviction, et qui sacrifiaient sans vergogne à cette politique-là tout ce qui se mettait en travers de son chemin, tous ceux qui étaient désignés comme devant être éliminés. Quand Marine Le Pen  dit que les français doivent cesser de culpabiliser, il s’agit d’exonérer la France des collabos. Pour ce faire, elle désigne les coupables, le Régime de Vichy, mais en dissociant ce régime-là de la France politique véritable,  dont elle dit qu’elle se trouvait à Londres. Et ce faisant, en accusant le seul régime de Vichy, coupable de tous les maux, elle réhabilite la France de la collaboration ordinaire, qui ne peut pas être tenue responsable des décisions de Vichy, et c’est ainsi que les collabos d’hier deviennent les patriotes d’aujourd’hui. Et en réhabilitant la France de la collaboration ordinaire, la France qui se conformait plus ou moins à la politique de l’Allemagne nazie, et bien que cela demande de reconnaître les méfaits du régime de Vichy, qui ne fut qu’un avatar français de l’hitlérisme dilué par le pétainisme, on se réfère de manière détournée au nazisme dont le FN est une émanation dans l’esprit. Cela peut sembler pour le moins étrange de chercher à réhabiliter un mouvement politique dont on accuse ouvertement le rejet (français) qui en est la pâle copie, mais les stratégies frontistes sont tortueuses, comme ces racines adventives aux entrelacs compliqués. Dans cette affaire, Vichy fait office à la fois de bouc émissaire et d’écran de fumée qui dissipe les motivations profondes du FN, un parti d’extrême droite raciste et xénophobe. Le reste n’est que poudre aux yeux, ce que nombre de Français ont du mal à voir et à concevoir, de toute évidence.

Le Slogan de campagne du FN, « remettre la France en ordre » résonne d’ailleurs comme un aboiement à ceux qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour lire. Car si l’on peut entendre ordre au sens de rangement, d’ordonnancement, on peut aussi l’entendre au sens hiérarchique, au sens militaire. Remettre la France en ordre de marche, pour marcher sur les plates-bandes d’Emmanuel Macron, en ordre de bataille, la mettre aux ordres. Aux ordres du Front National. Remettre la France dans le rang, quitte à la sortir des rangs de l’Union européenne. Remettre la France en ordre,  et mettre un coup d’arrêt à tous les désordres à commencer par celui de l’immigration et des frontières. Le Front National étant la seule et unique frontière.

On dirait que les Français sont comme fascinés par le FN, ou pétrifiés, à telle enseigne qu’on estime comme quasi inéluctable la présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle 2017. Ce qui, en soi, est une insulte à la République. Mais nous sommes tellement obnubilés par une campagne devenue hors normes avec ses coups de théâtre à répétition qu’on en oublie l’essentiel. Comment est-il possible d’envisager au sommet de la République française, et non pas de « l’État français », pour reprendre le distinguo établi par le régime de Vichy, une candidate à la fonction présidentielle qui estime en 2017 que la France n’est pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv quand Jacques Chirac, en 1995, fut le premier à reconnaître avec courage la responsabilité de la France dans cette abomination ? Comment une telle chose est-elle possible ?  Acceptable ? Audible ? C’est tout bonnement inouï.      

 

 

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