Libre arbitre et déterminisme


1.

  

L’existentialisme sartrien affirme le primat de l’existence sur l’essence, le primat de la volonté d’être ce que l’on souhaiterait être sur ce à quoi l’on serait destiné, par nature. Si l’on en croit Sartre, l’homme serait plus libre de pouvoir devenir ce qu’il souhaite que déterminé par sa propre nature.

 

Prenons l’exemple d’un pommier : un pommier, assurément, est destiné à donner des pommes, sinon, ce ne serait pas un pommier, mais un autre arbre fruitier. Un pommier n’a pas la liberté de produire d’autres fruits que ce à quoi sa nature de pommier le destine. Le pommier illustre le primat de l’essence (ce à quoi est destiné une chose) sur l’existence (le pouvoir d’être ce que l’on souhaite être).

Poursuivons avec le pommier. On peut observer que tous les pommiers ne sont pas identiques, qu’il existe en effet différentes variétés de pommiers qui produisent des fruits spécifiques (pommes rouges, golden, etc.). On pourra observer ensuite que parmi les pommiers d’une même espèce, on ne trouvera pas deux arbres absolument identiques, ne serait-ce que d’un point de vue morphologique. Parmi les pommiers de la même espèce, on pourra encore remarquer que la qualité des fruits d’un arbre varie en fonction des caractéristiques du milieu, comme par exemple le degré d’ensoleillement, l’altitude, le PH du terrain, la fréquence des intempéries, etc.  Bref, si un pommier est destiné à donner des pommes, la qualité de ses pommes, en fonction de son type de variété, est également déterminée par le milieu où se trouve l’arbre. Pour autant, prenons deux pommiers de la même espèce et dans le même verger, deux arbres par conséquent soumis aux mêmes conditions environnementales, il se peut fort bien que l’un de deux produise des fruits qui soient meilleurs que l’autre, c’est-à-dire plus savoureux au goût de l’homme, plus juteux et plus sucrés. Pourtant le milieu est le même. Cette différence peut être imputable à une différence d’âge entre les arbres. Un arbre plus vieux produirait des fruits un peu moins bons qu’un arbre plus jeune et vigoureux. Mais admettons que les pommiers aient le même âge. Alors, comment se fait-il que les fruits de l’un puissent être meilleurs que ceux de l’autre ? À quoi l’imputer ? À la nature, tout simplement. Pourquoi l’un des deux arbres produit-il de meilleurs fruits (selon le goût de l’homme) ? Parce qu’il n’y a pas de choses égales dans la nature. Peut-on parler du primat de l’essence (selon la terminologie sartrienne) dans ce cas-là ? Un des deux arbres était-il voué (ou destiné) à produire des fruits plus savoureux que l’autre, par nature ? Bien sûr que non. Est-ce le produit du pur hasard ? Si l’on ne peut réduire la condition de l’arbre à un strict déterminisme expliquant que l’arbre ne pouvait produire que ce type de fruits, il faut bien admettre le principe du hasard. Le hasard, c’est ce qui échappe au déterminisme, c’est ce qui se produit ou pas, ce qui se produit plus ou moins bien (ce qui porte la production d’un fait à un degré plus ou moins élevé sur une échelle d’appréciation établie en fonction de critères précis). Le hasard est un paramètre déterminant de la nature, un facteur impondérable sur lequel le déterminisme n’a pas prise.

Un pommier serait par conséquent tributaire de l’essence (ce à quoi il est destiné  par nature) et du hasard.

Un homme n’est pas un arbre, cela se saurait sinon. L’homme de Sartre serait le contraire du pommier, si j’ose dire, en ayant la possibilité de donner les fruits qu’il lui plairait de produire. Comme si l’homme était libre de faire en sorte que sa vie porte ses fruits dans telle ou telle direction, que ce n’était qu’une question de question de libre arbitre. Appliqué au domaine arboricole, c’est un peu comme si un arbre avait le pouvoir de décider quels fruits il entendait produire. Il n’y aurait donc pas de pommier, de poirier ou de cerisier, des arbres fruitiers distincts destinés à produire des pommes, des poires ou des cerises en fonction de leur essence particulière, mais seulement des arbres ayant le pouvoir de devenir pommier, poirier ou cerisier en fonction de leur propre vouloir. Primat de l’existence sur l’essence. Une idée contre nature. Si les hommes ne sont pas des arbres, ils n’échappent pas à la loi de la nature. Certes, un homme jouit peut-être d’une plus grande liberté que l’arbre planté dans le sol, il est assurément plus mobile que lui, il a aussi une conscience de lui-même dont l’arbre semble dépourvu ainsi que le sentiment d’avoir un plus grand pouvoir sur sa vie que n’en a l’arbre, pour autant, l’idée que l’existence prime l’essence est-elle une réalité ?

 

Les hommes ne sont pas des arbres mais ils n’échappent pas à la loi de l’hérédité, qui fait d’eux des hommes et non des arbres et qui explique qu’ils portent telles ou telles caractéristiques héritées de leurs parents ou de leurs aïeux, une loi qui les place de fait dans une situation où une certaine partie des actions à venir est déterminée par la chaîne des événements antérieurs, que les sujets en aient conscience ou non. Pour autant, qu’il soit le dernier maillon d’une chaîne humaine dont il est le produit ne condamne pas non plus l’homme à répéter irrémédiablement ce qui a été fait avant lui. Il y a d’une part l’hérédité, qui détermine l’homme, et une part de liberté, c’est d’ailleurs ce qui fonde l’humanité qui, sinon, ne serait qu’une entreprise de clonage et la répétition sans fin des mêmes tics. La part de liberté qui fait des hommes des êtres à part entière (des êtres qui ne sont pas seulement déterminés par des conditions précises de sorte que, ces dernières étant posées, ils ne pourraient être autrement que ce qu’ils sont) varie en fonction des individus, qui jouissent ainsi d’une marge de manœuvre plus ou moins importante. Cette part de liberté, qui fait que l’homme n’est pas seulement le produit de l’hérédité est celle du milieu (et de l’époque) dont le sujet peut plus ou moins tirer parti en fonction de sa liberté de mouvement et de sa capacité à apprendre (au contact du milieu où il évolue). La proportion entre la part héréditaire et la part mésologique est variable selon chaque individu. Ainsi, on observe chez certains sujets une part prépondérante du principe héréditaire, et, d’autres fois, la part prépondérante du principe mésologique. Qu’est-ce qui provoque cette différence de proportion entre ces deux influences majeures ? La nature de l’individu et le hasard. En effet, certains sujets sont plus enclins, par nature, à s’enrichir au contact de ce qui est différent d’eux, et d’autres à rejeter tout ce qui n’est pas comme eux. Le hasard aussi, qui fait que tel événement, survenu à tel moment dans la chaîne des événements dans la vie d’un individu, n’aurait pas eu la même incidence s’il était survenu à un moment différent.

L’hérédité est du côté de l’essence, ce à quoi l’on est destiné, et le milieu plus du côté de l’existence, le champ des possibles propice à une certaine liberté d’être. Avec ces deux paramètres, comme dans le cas du pommier, il faut tenir compte du hasard, c’est-à-dire de la contingence, ce qui arrive ou n’arrive pas. Comme la production de la vie, première des contingences. Un être humain est le fruit de l’hérédité, du milieu et du hasard. Que l’être humain dispose d’une faculté de vouloir plus ou moins prononcée, c’est heureux, mais cette faculté-là dont il jouit à des degrés divers ne lui permet pas de s’affranchir des trois principes qui gouvernent son existence et qui l’ont conduit à être ce qu’il est : l’hérédité, le milieu et le hasard.

L’idée selon laquelle l’existence primerait l’essence est hors du champ réel de l’expérience humaine. L’être humain n’est pas le seul produit du vouloir ou du libre arbitre du sujet, mais le résultat complexe d’une chaîne d’événements où les facteurs héréditaire et mésologique sont déterminants avec le hasard comme liant.   

 

2.

  

Rétrospectivement, on est parfois enclin à considérer que certains événements qui ont eu lieu ne pouvaient pas ne pas se produire, comme s’ils répondaient à un commandement : ce qu’on appelle le destin. Avec le recul du temps, on peut parfois penser de certaines personnes qu’elles n’avaient pas le choix, qu’elles n’ont jamais fait qu’accomplir ce pour quoi elles semblaient être faites. L’idée du destin, c’est l’idée d’un déterminisme absolu selon lequel l’histoire de la personne serait déjà écrite. Cela va donc bien au-delà de la simple hérédité, car même dans le cas d’un individu dont le facteur héréditaire prime le facteur mésologique, on peut toujours penser qu’il subsiste une certaine part de liberté, ne serait-ce que par le hasard. Croire au destin, c’est penser qu’il n’y a pas de hasard, que tout devait se produire, inéluctablement. Il s’agit d’ailleurs bien d’une croyance, non pas d’une connaissance, car, fondée a posteriori, elle ne peut tirer aucune leçon du passé qui permettrait de prévoir l’avenir.

 

En appeler au destin revient à exonérer l’homme de ses responsabilités en considérant qu’il n’a pas eu le choix, qu’il n’a fait que répondre à un appel impérieux, celui de son histoire. Ainsi, ceux qui pensent qu’Adolf Hitler avait un destin sont amenés à penser que, d’une certaine manière, il n’est pas comptable de ses actes puisqu’il ne pouvait faire autrement que de faire ce qu’il a fait. Placer quelqu’un sous le signe du destin, c’est le faire bénéficier d’une forme d’immunité. C’est un peu comme un homme accusé de meurtre qui, au moment de son procès, est déclaré irresponsable de ses actes par un expert psychiatre. Le destin, c’est aliénant, dans la mesure où il retire à l’individu la libre disposition de lui-même. C’est d’ailleurs ce que laissent à penser certains propos d’Hitler, qui rapporte que, la première fois où il prit la parole en public, en 1919, lors d’une réunion politique du Parti ouvrier allemand, il se sentit « investi », « habité » par une puissance. Dire qu’Hitler avait un destin, c’est parler d’un cas de possession, celle d’un sujet par ce qu’il appelle son destin. Pour corroborer l’hypothèse de l’aliénation, il est de notoriété publique qu’en de nombreuses occasions Hitler a manifesté des comportements témoignant d’un dédoublement de la personnalité. Il semblerait d’ailleurs que ces troubles psychiques ne soient pas étrangers à la syphilis dont il aurait souffert jusqu’à la fin de sa vie.

 

Le destin, c’est l’alibi parfait qui justifie tout et son contraire. C’est un peu comme Dieu, dont l’existence comme la non-existence est réfractaire à toute démonstration. Croire au destin, c’est ce qui défie le destin d’exister, pour plagier la formule de Jean Baudrillard, qui parlait de la foi comme d’un « défi à Dieu d’exister ». Introduire l’idée de destin, c’est introduire l’idée de la transcendance, une idée qui, loin de grandir l’homme, le réduit à l’état d’enfant, en minimisant sa responsabilité.

 

Dans le cas d’un déterminisme important chez un sujet, ne serait-ce que par une part prépondérante du facteur héréditaire, il importe de considérer cet individu comme responsable de ses actes quand même il n’aurait fait que suivre la pente de sa nature (ou répondre à l’appel de son destin), pour la simple et bonne raison qu’il a choisi d’accepter ce qu’il était. Sa simple existence est la preuve manifeste de ce choix. Gide disait qu’il fallait suivre sa pente, mais en la remontant. De toute évidence, Hitler a joui de suivre sa pente, mais en la descendant. Sans doute est-il plus facile de descendre que de monter, plus facile de céder à l’ivresse du vertige en regardant en bas que de partir à l’ascension du sommet, les yeux tournés vers le haut. Milan Kundera écrit que le vertige, c’est « un étourdissant, un insurmontable désir de tomber », et « qu’avoir le vertige, c’est être ivre de sa propre faiblesse ». Il est indéniable que Hitler a joui d’être ce qu’il a été, cette jouissance porte la marque d’un choix, le choix d’être. Hitler aurait pu refuser d’être ce que sa nature ou son destin l’appelait à devenir, en se supprimant. Il ne l’a pas fait, parce qu’il faisait corps avec sa nature, et qu’il jouissait de ce corps à corps, qu’il en a joui jusqu’à l’heure de sa mort.  

 

Ce qui fonde l’humanité, contrairement à l’animalité, c’est sa part de liberté, cette capacité à se penser et à se voir faire, cette capacité à faire des choix, une faculté dont l’animal (hormis certaines espèces de primates, comme le chimpanzé, le gorille ou l’orang-outan, ou de cétacés, comme le dauphin ou le globicéphale) est dépourvu. Si l’on ne peut pas en vouloir au chat d’être cruel avec une souris, parce que « c’est dans sa nature », non seulement on a le droit de demander des comptes à l’homme, quand il a fait le choix de faire du mal, même si « c’est dans sa nature », mais surtout le devoir de lui faire endosser la responsabilité de ses actes, pour la simple raison qu’il est homme, et non pas animal. Sinon, ce serait le traiter au même titre qu’un animal, ou qu’un innocent, inconscient de ce qu’il fait : cela reviendrait à le dépouiller de son humanité.

 

Dire qu’Hitler était un monstre est une manière de le déclarer irresponsable de ses actes et, ce faisant, de le dépouiller de toute humanité (parce que c’était sa nature, d’être un monstre). Dire au contraire qu’Hitler était un homme est la seule réponse acceptable, celle qui permet de penser l’humanité, de la juger et de sonder sa noirceur. Dostoïevski écrit : « On compare parfois la cruauté de l’homme à celle des fauves, c’est faire injure à ces derniers. »

 

PS: fait écho à un article précédent destin et hasard cf.  http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-caumont/090114/destin-et-hasard

 

 

 

 

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