Des tours de langue pour déjouer le sort et des recettes pour sortir de la Crise

Chaque langue porte en creux ses craintes, ses phobies,  et la langue  française n’y coupe pas. Une des superstitions linguistiques les plus célèbres en français, même si elle n’est pas née du terroir français à proprement parler, c’est l’affaire du tétragramme YHWH, le nom ineffable de Yahvé, le dieu unique des anciens Hébreux, un cryptogramme qu’on rencontre dans la Bible traditionnelle. YHWH est en fait l’ossature consonantique du nom divin, nom dont on a fait disparaître les voyelles pour qu’il ne puisse être prononcé. Les ancien Hébreux taisaient le nom de Dieu de peur qu’il ne se manifeste à eux : ils vivaient dans la crainte de Dieu. Le tétragramme était une manière de ruser avec le Tout-puissant, qui permettait de le désigner sans le convoquer. YHWH était un pur signe linguistique, un vocable amuï, une bombe sonore désamorcée.

C’est aussi par superstition pure que la langue française a eu recours à un mot d’origine francique pour désigner ce qui est à l’opposé de la droite. Normalement, le contraire de dextre, soit droite, était sénestre, du latin sinister « qui est à gauche », mais voilà, comme ce qui était à gauche était de mauvais augure, mieux valait ne pas prononcer le mot de peur de provoquer le malheur. Pour conjurer le mauvais sort, le français en appela à un vocable francique, wenkjan, « vaciller », qui évolua en gauche (comme pour dire que ce qui n’était pas à droite allait en titubant, tel un ivrogne). La langue laissa alors sénestre à sa sombre réputation, un mot qui tourna si mal qu’il finit par devenir sinistre tout court. 

C’est encore par superstition que le vocable renard a fait son apparition en français, se substituant au mot français goupil. En effet, parler de goupil n’était pas la meilleure chose à faire pour le chasseur, qui avait alors toutes les chances de rentrer bredouille. Pour ruser avec le mauvais sort, on alla chasser sur les terres du francique (une fois encore) dont on ramena Reginhart, qui évolua en Renart, nom donné à l’animal dans Le Roman de Renart. On remarque que le « t » final s’est transformé en « d », plus indiqué sans nul doute pour imiter la queue de l’animal. Par ce tour de passe-passe linguistique, il était désormais loisible au chasseur de dire le mot renard sans tomber sous le coup de la malédiction qui le condamnait à revenir la gibecière vide.

Ce que la langue nous apprend, c’est que, pour court-circuiter la malchance dans sa propre langue, rien n’était plus efficace que d’avoir recours au mot d’une autre langue sur laquelle, de toute évidence, la malédiction n’avait pas prise, comme si elle ne pouvait pas s’exercer sur des mots d’origine étrangère. Le francique était alors le parfait réservoir où le locuteur français pouvait puiser à volonté pour déjouer le mauvais sort.   

Si cette recette linguistique était opérante jadis, pourquoi ne le serait-elle plus aujourd’hui ? Le rôle que le francique a rempli jadis, pourquoi l’allemand d’aujourd’hui ne le remplirait-il pas (rappelons que les Francs, qui parlaient le francique, étaient un peuple germanique). Oui, pourquoi ne pas avoir recours à la langue de Goethe pour ne plus prononcer le mot chômage, un mot malheureux qui porte la poisse ? Pourquoi ne pas dire  Arbeitslosigkeit ? Un mot tellement étranger à la langue française que la malédiction, à coup sûr, lâchera prise, qu’elle glissera comme un œuf dans une poêle Tefal au téflon flambant neuf. Et du coup, le mot chômage, qui vient du grec kauma, « forte chaleur », (comme le mot calme, parce que la chaleur incline à la paresse), pour cette simple raison que jadis, quand la météorologie rythmait le travail, à cette époque bucolique de la vie aux champs, on ne travaillait pas quand le soleil brûlait le chaume, ce mot subira le même sort que le latin sénestre, condamné à son sinistre destin. Ainsi, quand on parlera d’Arbeitslosigkeit, ce sera le cœur calme, le cœur au chaud, quand le mot chômage, lui, ne désignera plus que la panne inopinée de tout appareil électronique, et tout particulièrement celle des ordinateurs, qui semble relever de la malédiction. Voilà un modèle de phrase très utile pour les temps à venir : « ma tablette tactile est au chômage. »

Cette solution, susceptible d’emporter l’adhésion de notre germaniste de premier ministre, présente l’insigne avantage d’être économique. Et que dire de la croissance du même nom ? Pourquoi ne pas lui préférer Wirtschaftswachstum ? Certes, les fines bouches à la française trouveront sans doute le vocable un poil trop riche, un soupçon trop lourd, avec ce goût de tourbe qui s’englue en bouche, mais les germanophiles diront que rien ne tient mieux au corps qu’une bonne choucroute alsacienne quand dehors règne un froid de loup.  Or nous sommes en plein hiver, et plus proches du coma économique que nous ne l’avons jamais été depuis la Révolution industrielle, et loin, bien loin du kauma  grec, comme une invite à la paresse par une belle journée d’été au seuil de la mer Égée, une paresse née de la paix, une paix olympienne. Qu’il est loin l’été grec de Jacques Lacarrière ! Voici venu le temps de l’hiver, un hiver aux rigueurs toutes germaniques ! Bienvenue aux Bienveillantes de Jonathan Littell ! Wirtschaftswachstum ! Adieu chômage, adieu croissance économique en panne, pardon, au chômage (depuis l’entrée en vigueur de la terminologie germanisante),  voici venu le temps des mots qui tiennent au corps de par l’extraordinaire pouvoir d’agglutination qui fait le génie de l’allemand : Deutsche Technologie !

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