De la novlangue à la bête rave du Gévaudan

C’est étonnant comment le français se mord la langue si j’ose dire, par ses évolutions à rebrousse-poil, ses évolutions en dépit du bon sens.

Ainsi l’on entend à tout bout de champ « compliqué » au lieu de « difficile ».  Un tel parle d’un entretien « compliqué » qu’il a eu avec un de ses collaborateurs, un autre parle d’une après-midi « compliquée » en raison d’un contretemps, et une dernière d’un match « compliqué » lors de sa dernière compétition de volley-ball. Alors qu’en fait, tous ces épisodes n’ont rien de compliqué au sens strict du terme, comme un problème de mathématiques (qui peut être) compliqué par exemple. Non, tous ces épisodes ont en commun d’avoir été difficiles. Ce qui n’est pas la même chose. Difficiles, autrement dit, qu’ils se sont déroulés non sans une certaine pénibilité. Mais apparemment, à notre époque hyperconnectée, qui fait l’éloge de la flexibilité et de la fluidité, il est devenu délicat de parler des difficultés réelles, de reconnaître que certaines choses sont difficiles. Il est devenu plus facile de dire « compliqué » que « difficile ». Aussi dit-on « compliqué », pour masquer les difficultés. Il en va de même pour le mot « problème ». Les gens ne disent plus qu’ils sont confrontés à des problèmes mais à des « soucis ». Ainsi on entend dire : « j’ai eu unsouci”  avec mon lave-linge qui a inondé la buanderie ». Or un souci n’est pas un problème. Un souci est le tracas mental que occasionné par une situation problématique. On peut très bien avoir des soucis sans avoir de problèmes. Ainsi le lave-linge dont son propriétaire sait n’est pas très fiable peut fort bien est une source de soucis sans que pour autant l’appareil ne tombe en panne ou inonde la buanderie. 

Un problème est une réalité qui résiste à notre volonté d’y remédier et sur laquelle on n’a pas nécessairement prise : j’ai un problème avec la voiture qui ne démarre pas. Et ce problème de démarreur peut être la cause de soucis. Pourquoi ne pas dire tout simplement qu’on a un problème avec le lave-linge qui a inondé la buanderie ? Comme si le vocable « problème » posait justement problème ? On le voit, les termes qui témoignent de la difficulté de la vie réelle sont escamotés purement et simplement au profit de mots qui font office d’adoucissant, d’édulcorant, comme « souci », « compliqué », au lieu de « problème », « difficile ».

À notre époque où prospère le commerce électronique, où d’un seul clic sur internet on peut se faire livrer tout ou à peu près par Amazon, comment supposer que ces gigantesques cavernes d’Ali Baba que sont les entrepôts de cette multinationale marchande puissent être source de problèmes pour les employés qui s’emploient à faire leur travail du mieux qu’ils le peuvent pour répondre à la demande des consommateurs (qui reçoivent leur commande en bout de chaîne à par la poste ou un service de livraison parallèle) et faire en sorte que la noria marchande tourne sans à-coups ni anicroches, comme une horloge suisse ? Il faut voir à ce sujet le beau film Nos batailles (de 2018) de Guillaume Senez, où s’illustre Romain Duris, qui nous fait passer de l’autre côté du miroir en interprétant le personnage d’un contremaître dans un entrepôt de vente en ligne. Or Amazon, au-delà de la performance du système de commande et de livraison, un système parfaitement huilé, du point de vue de ses employés, c’est tout autre chose, c’est la jungle. Comme si la réalité sociale que vivaient les employés sur site était complètement déconnectée de l’apparente fluidité que donne à voir le fonctionnement de l’entreprise dans son rapport avec sa clientèle.

Amazon tient d’ailleurs le même langage que tous ceux qui n’arrivent plus à prononcer les mots « difficile » et « problème » et qui optent pour « compliqué » et « souci », pour gommer les aspérités de la réalité. À entendre le directeur d’Amazon-France, qui s’est exprimé lors de la période de confinement suite à une plainte déposée par des employés dénonçant des entorses aux règles élémentaires de sécurité sanitaire, chez Amazon, il n’y a pas de problème. Quelques menus « soucis », certes, mais rien de bien grave. Rien n’y est difficile non plus. Il y a parfois des moments un peu « compliqués », mais rien d’insurmontable. Amazon se plie avec la souplesse, la grâce et l’aisance du cygne dansant à la loi de la fluidité numérique dictée par le désir du consommateur derrière son écran pour qui le monde est à portée d’un clic. Clic-clac, c’est dans la boîte postale. 

Dans son roman 1984, où une société futuriste tombe sous la coupe de Big Brother, une société sous surveillance, George Orwell aborde la question du langage avec la « novlangue », et de la disparition de termes qui provoquent la perte de idées qui y étaient attachées. C’est ainsi que dans le newspeak de cette société, le mot « bad » n’existe plus, et est remplacé par « ungood ». On n’en est pas encore là, mais en France, « difficile » est remplacé par « compliqué ». C’est la première marche de l’escalier mécanique de la novlangue qui se met en branle.

Sinon, comment s’est passée la période de confinement pour vous ? Ah, ce fut « compliqué » pour vous aussi…autant  qu’une équation du second degré ? Et sinon, bien sûr, il y a le « souci » de la possibilité de reprise de la pandémie… C’est vrai, il y a de quoi se faire du souci (mais est-ce un problème ?) quand on voit une multitude de décérébrés dansants converger vers un champ paumé en pleine Lozère jauni par le soleil pour se livrer à une rave party, une bête rave du Gévaudan pour le pur plaisir de braver les interdits en vigueur et de fouler aux pieds les mesures de sécurité sanitaire les plus élémentaires…

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