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Billet de blog 12 juin 2015

Vincent Lambert, la vie en vain

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Vincent Lambert, depuis un accident de moto survenu en 2008, vit dans un état végétatif au CHU de Reims. Ce drame humain, devenu un drame familial depuis que les proches de la victime se déchirent au sujet de son sort, entre d’une part ceux en faveur du maintien de son état, et, d’autre part, les autres, pour un arrêt de ce qu’ils considèrent être une situation inhumaine dépourvue de sens puisque, depuis sept ans qu’il est entré dans cette voie sans espoir, le patient n’a pas connu la moindre amélioration de son état. Ce drame humain a pris une résonance plus ample encore depuis que l’affaire a été portée devant le Conseil d’État, puis devant la Cour européenne des droits de l’Homme, laquelle a validé l’arrêt des soins prononcé par le Conseil d’État. Malgré cette décision,  les parents de Vincent Lambert et certains parmi ses autres frères et sœurs, ont déclaré vouloir poursuivre le combat.

C’est dans ce climat-là qu’un ami  d’enfance du patient, Emmanuel Guépin, a réalisé une vidéo de Vincent Lambert qui fait polémique, une vidéo postée sur internet où le spectateur (si j’ose dire) plonge dans le vague du regard du patient Lambert, vidéo dont l’auteur estime qu’elle est en « sa faveur » en montrant qu’il n’est pas « un légume ». Pour le clan en faveur de l’arrêt du maintien en vie de Vincent, cette vidéo n’est qu’une manipulation, car, au fond, les gens voient bien ce qu’ils veulent voir dans le regard de Vincent. Un regard faisant office de miroir, un regard vide qui ne se remplit que de ce qu’on veut bien y mettre, un regard qui ne reflète que les idées, les opinions des regardeurs.  C’est ainsi que sur la vidéo, on entend depuis le téléphone portable qu’on applique contre l’oreille de Vincent la voix de sa mère qui lui assure qu’elle ne le laissera pas tomber, parce qu’elle « l’aime ».  Ce mot-là, « aimer », dans la bouche de sa mère, résonne comme « garder ». Je t’aime, donc je te garde. Je ne lâche pas prise. Quand justement aimer vraiment une personne consiste non pas à tenir cette personne sous sa garde mais à l’aimer en tant qu’elle est libre, libre d’aller ailleurs. À l’entendre, on dirait plus la militante fervente d’une cause qu’une mère d’ailleurs, et c’est bien là le problème. En effet, tout laisse à penser que pour ses parents, Vincent Lambert est une cause à défendre, non pas un être humain dans un état végétatif dont il conviendrait d’abréger les souffrance inutiles en prolongeant ce qui est non pas le maintien de la vie mais d’une non-vie, une errance statique dans les limbes thérapeutiques dont seule la mort pourrait le libérer. Le problème, c’est que les parents du sujet Vincent Lambert, des gens aux convictions religieuses tranchées, proches de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (cette congrégation fut excommuniée pendant un temps par  le Vatican pour ses positions intégriste), font passer leurs opinions avant la réalité de l’existence de leur fils, dont ils considèrent que la vie doit être maintenue coûte que coûte, par principe. À cette fin, ils se sont adjoints les services de Me Jérôme Triomphe, avocat de l’association de fondamentalistes catholiques Civitas.

La femme de Vincent Lambert, six de ses frères et sœurs ainsi qu’un neveu, qui sont pour laisser partir en douceur le concerné, lequel, selon eux, aurait manifesté cette volonté, à l’inverse, font passer la réalité de l’état de vie du patient avant leurs opinions personnelles. Et c’est là toute la différence entre des gens qui n’écoutent que leurs croyances, leurs opinions, leurs idées personnelles, avec cette volonté de les (faire) appliquer en dépit du bon sens, quitte à causer de la souffrance et des personnes à l’écoute de la réalité, d’une réalité qui n’est pas la leur, mais qu’ils essaient de déchiffrer, sans préjugés ni a priori, des personnes capables d’une certaine empathie pour le bien d’autrui. À tous les intégristes de la vie persuadés de détenir la vérité, à tous ces gens intransigeants qui pensent que leur point de vue sur la vie et le monde prévaut même quand la réalité leur donne tort, j’aimerais rappeler un poème du poète libanais maronite Khalil Gibran, qui parle des enfants.

Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même.

Il viennent à travers vous mais non de vous.

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre  amour mais non point vos pensées.

Car ils ont leurs propres pensées.

Vous pouvez accueillir leur corps mais pas leurs âmes,

Car leurs âmes habitent la maison de demain que vous ne pourrez visiter, pas même dans vos rêves.

Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne tenez pas de les faire comme vous.

Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.

Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.

L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance pour que ses flèches puissent voler vite et loin.

Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie ;

Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.

Rien n’est pire pour un être humain que d’être dépossédé de sa vie, à plus forte raison quand cette vie est une non-vie, rien n’est pire pour soi que de se trouver ainsi à la merci d’êtres humains qui nous imposent leurs conditions. Vincent Lambert est entré dans le couloir d’une non-vie il y a sept ans à l’issue d’un accident de la route, combien de temps devra-t-il attendre qu’on veuille bien lui rendre sa liberté d’être, et partant, sa liberté de ne plus être ?  « Un homme n’est libre que s’il a le pouvoir de dire non » disait Malraux. Vincent Lambert ne recouvrera sa liberté d’être humain que lorsqu’on lui rendra le pouvoir de dire « non » à cette vie limbique qu’on lui a imposée contre son gré.  Alors, puisque l’euthanasie est un mot tabou en France, un pays bien frileux concernant cette liberté fondamentale qui devrait être accordée à tout un chacun dès lors que les conditions sont réunies, laissons aller Vincent Lambert, car il n’y a rien à retenir dans son cas, que de la souffrance, oui, laissons-le aller, comme l’arc qui se détend et abandonne sa flèche à sa course dans l’espace. La vie est du côté de l’abandon, la mort, elle, du côté de la prise (fixe). Comme si, pour les parents de Vincent Lambert, avoir la foi, c’était tenir leur fils pour une proie… cruel symbole de la Croix !  

PS : Ci-joint le lien vers la video : https://www.youtube.com/watch?v=n44i6MxdwYk avec son appel : "Je soutiens Vincent, et vous? " Le summum du mauvais goût doublé de "mauvaise foi", à mon sens...

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