La France Culture d'Antoine Perraud et la France des autres

En rendant compte à sa façon si particulière de l’hommage populaire rendu à Johnny Hallyday, samedi 9 décembre, Antoine Perraud aurait pu faire l’économie de relayer la bévue de Philippe Labro (...)

En rendant compte à sa façon si particulière de l’hommage populaire rendu à Johnny Hallyday, samedi 9 décembre, Antoine Perraud aurait pu faire l’économie de relayer la bévue de Philippe Labro quand, lors de son discours en l’église de la Madeleine, ce dernier dit de Johnny qu’il fut père par deux fois, faisant référence par là à ses deux enfants  biologiques, David et Laura, oubliant au passage ses deux enfants adoptives, Jade et Joy, une bourde involontaire de l’écrivain dont les réseaux sociaux, selon la rumeur, se firent férocement l’écho. Mais le propre des réseaux sociaux est de prendre dans leurs filets tout ce qui traîne dans les bas-fonds sociétaux pour le remonter à la surface et le colporter à la criée.

De là à parler de « bêtise sanctuarisée à l’extrême. Sans doute une bêtise générationnelle », comme l’écrit à l’emporte-pièce Antoine Perraud, il y un monde. On retrouve là sous sa plume assassine un trait de parenté avec celle de Jean d’Ormesson dont il dénonçait « la réaction carnassière toujours souriante, le mépris de classe complice, la méchanceté suavissime. Et même la bêtise intelligente. »  dans sa « chronique-diffamation » du 5 décembre dernier sur Mediapart, en hommage très sarcastique à l’immortel rendu à sa condition mortelle. Comme s’il essayait de rivaliser avec l’académicien à qui l’on pardonnait tout pour son esprit, Antoine Perraud, fait preuve d’un « mépris de classe » qui manque singulièrement d’élégance en comparant le monde des Hallyday à celui des Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille, les Groseille que tout oppose au monde des Le Quesnois dans le film acidulé de Chatilliez. Il n’y a qu’Antoine Perraud pour trouver que « cette cérémonie [a] failli virer Groseille, avec les bikers et Line Renaud. » et pour écrire : « La France, même sans Jean-Philippe Smet dit Johnny Hallyday, peut continuer de voir les choses en grand. Telle se devait d’être la morale de l’enterrement… », avec ce trait suspensif final pour donner un goût d’éternité à sa remarque empreinte d’un mépris souverain, car dire « Jean-Philippe Smet dit Johnny Halliday » témoigne de sa volonté féroce de désacraliser le chanteur mort, de le dépouiller de sa part de mythe, de sa part de rêve américain en le ravalant à sa condition originelle, celle d’un individu banal, Jean-Philippe Smet, que la mort rend égal aux autres morts, tous ces morts que le passage du temps précipite dans l’oubli pour l’immense majorité, hormis quelques rares figures dont l’Histoire entretient la mémoire.

Pour la comparaison avec les Groseille (un mixte entre gros et oseille  qui rappelle grossier avec la saveur fruitée en plus),  sans doute est-ce une question d’optique, auquel cas nous recommandons à Antoine Perraud  Atol, les Opticiens, d’un autre Antoine, plus serein et solaire, lui.  Oui, tout laisse à penser qu’Antoine Perraud, qui pourtant ne manque pas d’esprit quand le mépris ne l’emporte pas, par ennui peut-être, tout laisse  à penser qu’il a mis au point une recette qu’il décline sous diverses formes où il allie le « mépris de classe » avec un bouillon-cube de pédantisme fondu dans un brouet de culture en y ajoutant un brin de sarcasme pour relever la saveur et lui donner un semblant de piquant.

Dans cette affaire de Johnny, de toute évidence quelque chose lui échappe : la portée de l’évènement. Sa dimension sociologique. Un journaliste eut le mot juste : « Johnny Hallyday, c’est la bande originale de la vie des Français. » Ce que Philippe Labro énonça à sa façon lors de son discours funèbre, en parlant de « gloire » et de « grâce ». La gloire populaire qui auréolait Johnny, mais sans l’empoisonner, sans le réduire à un jouet médiatique, et la grâce qui l’avait  touchée par l’authenticité de sa personne,  par sa vérité inoxydable,  cette vérité humaine qui faisait qu’il touchait plus que quiconque les gens parce qu’il faisait corps avec ses chansons, qu’il vivait ses paroles qu’il chantait, pour cette simple raison que ses chansons, c’était sa vie, que ses chansons, c’était lui, en paroles et musique.

Ce qui fut particulièrement frappant à l’occasion de l’hommage rendu à Johnny Hallyday samedi à Paris, ce fut d’entendre son groupe sur scène, place de la Madeleine, jouer ses plus grands succès sans la voix du chanteur, ce qui eut pour effet de faire ressentir sa présence en creux. Présence in abstentia. Le phénomène se reproduisit à l’intérieur de l’église, quand les quatre guitaristes acoustiques faisaient office de répons musical à la lecture de Carole Bouquet sans cette voix à la raucité animale, cette voix feulée de Johnny Hallyday dont l’absence sonore était tellement criante que l’église tout entière semblait l’appeler dans le silence des âmes.

Oui, tout porte à croire que la dimension sociologique du phénomène échappe à Antoine Perraud. C’est regrettable pour quelqu’un dont le métier consiste justement à saisir le sens des événements pour en rendre compte avec le plus de justesse possible. Pour nombre de nos concitoyens, Johnny Hallyday est une voix qui les accompagne, qui les guide, qui les apaise, qui les rassure, qui les réconforte. Et pour ces gens là,  qui ont leurs blessures, leurs manques, leurs vides, la voix de Johnny à travers ses chansons leur parle, elle les remplit, bouche les trous, injecte du mortier dans les fissures, consolide les parties fragiles. Oui, pour nombre de gens, la voix de Johnny les aide à se tenir debout en assurant une meilleure cohésion de leur vie. Pour beaucoup, Johnny a été un substitut de père, de frère, d’ami ou de mari. Cela peut paraître déraisonnable, démesuré, mais c’est une réalité psychologique indéniable. Ce qu’Emmanuel Macron rappela avec justesse lors de son éloge funèbre devant l’église en énonçant que pour beaucoup de Français, la perte du chanteur s’apparentait à celle d’un proche. Il n’y a pas lieu de railler cette réalité, les gens ont les béquilles qu’ils peuvent et trouvent leur équilibre à leur façon, en réalisant parfois des prouesses d’équilibristes.

 

Il y a d’une part ce rôle de substitut que joue Johnny Hallyday dans la vie des gens et d’autre part le phénomène de la bête de scène qui se produisait en concert, comme si la scène était ce creuset ardent où l'artiste avait besoin de retourner pour atteindre le point de fusion recherché en communiant avec son public, ce réservoir vivant à qui il communiquait sa puissance de vie et qui lui permettait d’atteindre en retour ce degré d’incandescence par la présence massive de la foule tout autour. Le public dont il était le catalyseur et où il puisait son énergie, sa « fureur de vivre ». Le public qu’il transportait et qui le portait, qui l’encourageait à repousser toujours plus loin ses propres limites. Entre lui et son public, il y avait une puissante alchimie à l’oeuvre dont on retrouve le principe dans les grands-messes rock’n’rolliennes, certes, mais ce principe des vases communicants entre Johnny et son public en transe avait quelque chose de plus fraternel chez lui que chez les autres stars internationales, qui font plus leur métier de star en se produisant en public. Pour Johnny Hallyday, jouer sur scène, ce n’était pas un métier, c’était exister. La différence, c’est que Johnny, même s’il était une star pour ses fans, ne se pensait pas comme une star, ne se comportait pas comme une star. Remplir le stade de Bercy, ce n’était pas pour lui conquérir un trophée et exercer son statut de star, c’était donner à son existence son sens profond, son sens sonore. Et le stade de Bercy, par l’opération magique de la musique, se changeait en berceau géant, un berceau résonant. 

 

Interrogée à un micro sur la disparition de son idole, une fan répondit ceci : « Jean-Philippe Smet est mort, mais Johnny Hallyday, lui, est immortel. » Ces mots ont autrement plus de justesse que celui « du  pain (bénit) et les jeux (du cirque) » d’Antoine Perraud (pour dénoncer l’exploitation qu’Emmanuel Macron aurait fait de l’hommage rendu à Johnny Hallyday afin de s’attirer les faveurs populaires), contempteur de la France des autres qu’il ne sait pas écouter. Comme quoi, exhorter à  « tirer [s]a langue », comme Antoine Perraud le fait sur France-Culture depuis 1991, n’empêche pas d’être mauvaise langue.  

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