Le bonnet d'âne et le chant des signes

samedi 14 janvier 2012

 

  Il était temps enfin que ces agences de notation américaines qui défont les gouvernements (comme ceux de la Grèce et d’Italie), que ces Standard & Poor’s, Moody’s et autres Fitch, devant lesquelles les pays tremblent, délivrent enfin leur jugement divin pour le début de cette année 2012, l’année de tous les dangers.

L’agence Standard & Poor’s a désormais mis fin au suspens qui tenait en haleine la France tout entière depuis quelque semaines, elle a dégradé le triple A du pays, ce fameux triple A qu’Alain Minc, conseiller officieux de la présidence de la République, avait qualifié de « trésor national ».

À la fin de l’année 2011, alors que François Hollande avait déclaré que la dégradation de la sacro-sainte note de la France était chose inévitable, Valérie Pécresse, actuelle ministre du Budget, l’avait taxé de légèreté criminelle en précisant qu’il était irresponsable pour un responsable politique digne de ce nom de parler de la sorte. Las ! François Hollande a vu juste en la matière parce qu’il est lucide et Valérie Pécresse n’a fait que révéler son aveuglement.

Vendredi 13 janvier, jour de chance pour les superstitieux, François Baroin était envoyé en catastrophe sur France 2 au journal télévisé pour annoncer en avant-première la mauvaise nouvelle. Celui qu’on appelle « La Voix », pour ce grain de voix cent pour cent arabica, qui mêle douceur et gravité, velouté et fausse profondeur, une qualité qui avait valu au chantre Baroin de porter la bonne parole du gouvernement à qui voulait l’entendre, avait fourni un baragouin aux petits oignons pour expliquer que la mauvaise nouvelle n’était pas aussi mauvaise qu’on l’avait fait croire, que c’était un peu comme un excellent élève qui, au lieu d’avoir 20 sur 20, n’avait plus que 19 sur 20. Bref, une vétille, pas de quoi faire un fromage.

Mais même si la musique de « La Voix » misait plus sur le son que sur le sens pour bercer les auditeurs, François Baroin, aussi talentueux fût-il, ne parvenait pas à faire oublier aux Français dont la mémoire n’était pas tombée dans un trou noir la partition que naguère le chef d’orchestre Nicolas Sarkozy avait fait jouer à tous ses musiciens, cet opéra aux accents dramatiques, l’opéra du triple A, ce triple Appel de l’Olympe des dieux de la Finance pour être en odeur de sainteté auprès des marchés qui président aux destinées du monde. Nul doute que, après le rétropédalage effectué par François, avec ce mélange de gravité suave et de grâce empesée qui est sa marque, Valérie Pécresse viendra ensuite au lutrin pour corroborer la peccadille et faire oublier la pécore qu’elle avait pu être en accordant crédit à la parole de l’oracle Minc, lequel avait aussi proféré : « Nicolas Sarkozy est accroché au AAA de la France de manière totale, il joue sa peau d'une certaine façon. C’est un choix profond. Il ne peut pas se permettre une dégradation. »

Cette dégradation de la note la France, abaissée de AAA à AA+ (et placée sous surveillance négative) voit en réalité le couronnement d’une triple faillite de la politique conduite par Nicolas Sarkozy depuis près de cinq ans, une faillite à la fois économique, politique et éthique. L’homme qui disait vouloir libérer la France du diktat des marchés lors de son discours de Toulon, en septembre 2008, où il proclamait : « les agences de notation irresponsables, c’est fini », est celui-là même qui l’a livrée pieds et poings liés à la folie de la finance. L’ère Sarkozy parachève ainsi un cycle où la parole politique, à force de dire tout et son contraire, a valeur d’un assignat. C’est le chant du cygne, le chant qui voit « l’inversion maligne des signes » pour reprendre la formule de Michel Tournier dans son roman Le Roi des Aulnes.

 

Pierre CAUMONT

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