Bon sang ne ment jamais

C’est curieux comme parfois la langue parle, comme elle dit des choses sur les gens, comment à travers des patronymes elle maintient vivace une tradition de métiers.

Ainsi tombe-t-on parfois sur des artisans qui semblent chevillés corps et âme à leur profession par le patronyme qu’ils portent, comme si, mystérieusement,  leur métier était marqué jusque dans leur chair nominale : qui n’est jamais tombé sur un charcutier dont le nom fleurait bon la couenne, le lardon, la cochonnaille ? Ou sur un menuisier, sur un charpentier dont le patronyme chantait la fibre du bois ? Ou sur un entrepreneur de pompes funèbres qui dont les consonances semblaient l’avoir destiné à œuvrer au service de la mort ? On dirait que dans ces cas précis le nom de famille est le gardien d’un savoir-faire qui se perpétue de père en fils.

Bachar el-Assad est le fils d’Hafez el-Assad, issu d’une famille pauvre appartenant à la communauté alaouite, proche du chiisme. Hafez el-Assad a été porté au pouvoir en Syrie en 1971 lors d’un coup de force. Son fils Bachar était normalement destiné à l’ophtalmologie, puisqu’il avait fait des études dans ce sens et qu’il avait même commencé une spécialité à Londres où il rencontre notamment celle qui devait devenir sa femme, une Britannico-Syrienne de confession sunnite travaillant à la City.  Mais le destin s’en mêle, et son frère aîné, Bassel, destiné à succéder à son père, meurt brutalement dans un accident de voiture en 1994.  Hafez el-Assad rappelle alors Bachar en Syrie, le sort en est jeté. Bachar ne sera pas ophtalmologue mais le successeur de son père. Il entre à l’académie militaire de Homs et, en   1999, accède au grade de colonel. De même qu’il eût été préférable pour les Allemands qu’Hitler ait été reçu en 1908 au concours des Beaux-Arts de Vienne, il eût mieux valu pour les Syriens que Bachar s’occupe d’yeux plutôt que d’eux. Après la mort de son père survenue en 2000,  il est élu président de la république par un référendum tenu en juillet de la même année.

Mais la langue révèle quelque chose de surprenant sur la famille el-Assad. Le père d’Hafez el-Assad, le grand-père de Bachar donc, qui avait été un opposant en Syrie à l’époque du mandat français sur la Syrie, de 1920 à 1946, s’appelait en réalité Ali Sulayman el-Wahch. En raison de son combat contre la présence française, il avait été surnommé Ali el-Assad, Assad  signifie « lion » en arabe. Le grand-père de Bachar aurait définitivement adopté ce nom en 1927, faisant oublier son véritable patronyme, el-Wahch, en arabe : الوحش, qui se traduit par « la bête sauvage, le monstre ». Bachar le lion, en réalité, s’appelle Bachar la bête sauvage. Si le lion est bel et bien une bête fauve, la référence au lion est positive car elle véhicule l’idée de courage et de force. « Bête sauvage », en revanche, véhicule l’idée de sauvagerie, ce qui est bien différent. Bachar, accusé de crimes contre l’humanité par l’ONU au cours de la guerre civile syrienne, est en cela fidèle au sens de son véritable nom dont il porte toutes les caractéristiques, la sauvagerie.  Ce que la langue dit de cette famille, c’est que la charge de boucher se transmet de père en fils.

Car cette sauvagerie, le père de Bachar, Hafez el-Assad, en a d’abord été le promoteur, ne serait-ce que par la simple présence à ses côtés de son protégé Aloïs Brunner, un criminel de guerre et ancien SS autrichien qui fut le bras droit d’Adolf Eichmann, responsable de la logistique de la « Solution finale », jugé en Israël en 1961 et exécuté en 1962. Figurant sur la liste n°1 des criminels de guerre établie par le Tribunal militaire international de Nuremberg, Aloïs Brunner passe entre les mailles du filet et gagne la Syrie en 1954, aidé dans son entreprise par le grand mufti de Jérusalem. Aloïs Brunner, qui se faisait appeler Abou Hossein, a fait bénéficier à Hafez el-Assad de son expertise à partir de 1971, quand ce dernier accède à la présidence de la Syrie, pour structurer les services secrets du pays. Il se charge ainsi de la mise en place des techniques de torture dans les geôles syriennes. Selon le centre Simon-Wiesenthal de Vienne, l’Autrichien serait mort en 2001 à Damas, dans un cachot, car il aurait été lâché par Bachar el-Assad après la mort de son père.

« Bon sang ne ment jamais ». Oui, Bachar el-Assad est bien le fils d’Hafez el-Assad. Son portrait craché, en pire. 

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