Le mariage

Le mot vient du latin maritare, mot qui dérive lui-même de mas/maris « mâle ». L’adjectif correspondant, matrimonial, vient du latin mater « mère ».  Si l’on entend ce que dit la langue, se marier, pour une femme, cela signifie se placer sous le signe du mâle  pour devenir mère. Pour un homme, cela signifie prendre femme et s’employer à ce qu’elle devienne mère de ses enfants.  

De fait, le mariage traditionnel, tel qu’il est encore célébré en Occident, religieusement ou civilement, n’est jamais que la poursuite d’un pouvoir patriarcal de tradition judéo-chrétienne qui, fondamentalement, voue la femme à la fonction maternelle et l’homme au rôle de chef de famille.  Pour quelle raison s’obstiner à entretenir le culte du mariage dans une société moderne, une pratique qui entretient une distribution de rôles complètement dépassés,  alors qu’une union, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle, n’a nul besoin d’en passer par cette célébration pour exister ?

D’aucuns voient dans le mariage la clef de voûte de notre société et estiment que si elle devait tomber, tout l’édifice serait menacé. C’est l’idée que défend opiniâtrement l’Église catholique romaine, laquelle estime que le mariage, qui célèbre l’union entre une femme et un homme, seule union tolérée, tout autre union étant déclarée contre-nature, est l’ultime rempart contre la dissolution des mœurs et la fin de la civilisation.

C’est le Concile de Trente, un concile œcuménique reconnu par l’Église catholique, et dont les sessions se sont étalées sur une période de dix-huit années, de 1545 à 1563, qui a fixé comme règle la présence d’un prêtre et de témoins pour le mariage soit validé, ce qui montre, s’il en était besoin, le sens tout relatif des pratiques au regard de cette apparition tardive. En 1792, sous la Révolution française, est institué le mariage civil enregistré en mairie. Cette même loi autorise le divorce par consentement mutuel.

L’Église catholique romaine s’accroche au mariage comme une moule à son rocher, pour ne pas être emportée par la marée de l’Histoire. Elle est partie en croisade contre l’accession au mariage pour tous parce que les homosexuels mettent en péril le sens même de ce sacrement. En effet, dans la vision catholique du monde, le couple formé par un homme et une femme reflète l’ordre naturel des choses, même s’il s’agit  d’une vision pour le moins réductrice des choses dans la mesure où la nature montre d’autres exemples, loin de la vision ordonnée ecclésiastique. Le fait est que l’ordre naturel des choses selon l’Église catholique est un dogme, qui repose autant sur la réalité que la résurrection du Christ ou encore que l’Immaculée Conception de la Vierge Marie.

La notion de sacrement du mariage a été introduite par l’apôtre Paul, qui qualifie ainsi l’union du Christ et de l’Église. Avant son adhésion fanatique à la propagation de l’Évangile, Paul de Tarse était un collecteur d’impôts qui n’avait de cesse de persécuter les disciples du Christ jusqu’à son spectaculaire revirement sur le chemin de Damas. Ce que nombre de croyants ignorent, c’est que le citoyen Paul, dont la citoyenneté romaine est d’ailleurs sujette à caution, a abandonné femme et enfants pour se consacrer à sa folie évangélique.  Quoi qu’il en soit, les fondations de la théologie catholique, constituée par les Pères de l’Église, dont saint Augustin, sont d’inspiration résolument paulinienne.

 

 

Mais au-delà de la question du mariage pour tous, pour quelle raison les citoyens tiennent-ils à se marier, civilement ou religieusement ? Pour conférer de la solennité, du sacré à leur union ? Pour une question de sens ou de parade sociale ? Pourquoi vouloir prendre à témoin la République ou le Ciel pour s’unir avec une autre personne ? Une union a-t-elle besoin d’une cérémonie pour exister ? Bien sûr que non. D’un rite pour avoir du sens ? Bien sûr que non. A-t-on besoin de témoins pour être sûr de ses sentiments ? Bien sûr que non. Alors pourquoi cette volonté de prendre le monde à témoin ? Comme s’il s’agissait d’une réponse à la croyance selon laquelle une union tient d’autant mieux que l’on est tenu par les engagements qu’on a pris vis-à-vis de la communauté humaine ou du Ciel, alors que, en vérité, une union tient non pas parce que l’on a à tenir des engagements mais pour la simple raison qu’elle est vraie, libre et vivante. S’engager dans une relation, ce n’est pas mettre son honneur en gage auprès d’un prêteur sur gages, ecclésiastique ou républicain, une mise en gage qui forcerait à respecter ses obligations, non, s’engager, c’est se dégager de la gangue des conventions pour se créer continuellement soi-même, comme l’écrit Bergson dans L’Évolution créatrice  — : « On a donc raison de dire que ce que nous faisons dépend de ce  que nous sommes ; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous créons continuellement nous-mêmes. »

Le sacrement du mariage crée un déplacement de la notion d’engagement : d’où les serments éternels prononcés à l’Église, sous le regard de la divinité, d’où les engagements prononcés devant le représentant de la République, en mairie. De manière paradoxale, cette institution consacre une forme de désengagement personnel des citoyens, qui s’en remettent à des instances, divines ou républicaines, et qui laissent à la garde de ces mêmes instances le sens de leur union. D’où le nombre important d’échecs, cela s’appelle des divorces. Loin de conférer un supplément de sens, qui serait une sorte de garantie en ces temps en mal de sens, l’institution du mariage célèbre en réalité une zone de marécage où un grand nombre d’unions s’égarent et se noient, car, paradoxalement, la question du statut de l’union (que confère la cérémonie) escamote la question du sens de l’union même. La viabilité d’une union ne réside pas dans la solennité des serments prêtés dans une circonstance sacralisante pas plus qu’elle ne réside dans le certificat d’éternité délivrée par l’officiant ecclésiastique ou républicain, non, la viabilité d’une union se mesure à sa vérité, et cette vérité s’éprouve dans le « vif du temps », pour reprendre l’expression de D.H. Lawrence. L’avenir ne s’achète pas avec des serments, avec de bonnes résolutions ou encore avec des règles qu’on observe. L’avenir est une espérance, et une espérance est une illusion. Pascal écrit dans Les Pensées : « Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent  sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous  disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Il n’y a que le présent qui existe, il n’y a que le présent de la relation qui soit vivant. Le reste, ce n’est que du vent, que vendent les marchands du Temple, marchands d’illusions, qu’ils soient au service de la Divinité comme de la République. 

 

La compréhension profonde du chant de Khalil Gibran, dans Le Prophète, vaut tous les mariages du monde.  

 

« Aimez-vous l’un l’autre, mais ne faites pas de l’amour une entrave :

Qu’il soit plutôt une mer mouvante entre les rivages de vos âmes.

Emplissez chacun la coupe de l’autre mais ne buvez pas à une seule coupe.

Partagez votre pain mais ne mangez pas de la même miche.

 

« Chantez et dansez ensemble et soyez joyeux, mais demeurez chacun seul, de même que les cordes d’un luth sont seules cependant qu’elles vibrent de la même harmonie.

 

« Donnez vos cœurs, mais non pas à la garde l’un de l’autre, car seule la main de la Vie peut contenir vos cœurs.

Et tenez vous ensemble, mais pas trop proches non plus :

Car les piliers du temple s’érigent à distance,

Et le chêne et le cyprès ne croissent pas dans l’ombre l’un de l’autre. » 

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