Le blasphème

                                                                                                                      « Je suis Charlie. Tout est pardonné. »

                                                                                                                              Charlie Hebdo — 13-01-2015

 

 

1.

 

Blasphème, du grec blasphêmia, « blâme », « diffamation ». Un blasphème, littéralement, est une parole qui outrage la divinité. C’est un sacrilège, c’est-à-dire, une profanation du sacré. Mais tout est une question de point de vue ou d’oreille de la part de l’auditeur ou du lecteur croyant. Car telle parole pouvant être perçue comme un blasphème par tel croyant peut très bien ne pas l’être par un tel autre. On s’en rend bien compte, la notion de blasphème est toute relative car fonction du degré de tolérance de l’auditeur ou du lecteur croyant, de son esprit critique et de son niveau de conscience. Il n’y a pas que l’islam qui pose la question du blasphème, même si la récente tuerie des dessinateurs de Charlie Hebdo jette une lumière crue sur ce sujet-là dans une actualité particulièrement brûlante.  

On se souvient qu’en octobre 1988, pour protester contre la projection de La dernière tentation du Christ, un film de Martin Scorcese sorti en septembre 1988 et adapté du roman éponyme de Nikos Kazantzakis, publié en 1954 —  l’écrivain grec se verra accusé de blasphème par les autorités ecclésiastiques catholique et orthodoxe et verra son livre mis à l’Index par le Vatican — , un groupe de catholiques traditionalistes (doux euphémisme pour parler de catholiques intégristes) provoqua un incendie dans une salle de cinéma à Paris, L’Espace Saint-Michel, pour être précis, un attentat qui fit quatorze blessés dont quatre furent gravement atteints. D’autres incendies se déclareront dans d’autres salles à Paris comme à Besançon. Un autre attentat perpétré par ce groupuscule radical  causera même la mort d’un spectateur. On le voit, la réaction négative ou violente (voire l’abréaction) de certains croyants face à ce qu’ils perçoivent comme blasphématoire n’est pas le propre de l’islam.

Toutes les religions du monde, et le christianisme n’y échappe pas, ont lutté contre ce qu’elles estimaient attentatoire à leurs croyances en qualifiant tout écart par rapport au dogme ou toute remise en cause de la doctrine de blasphème ou d’hérésie (du grec hairesis « opinion particulière ») en fonction du degré de gravité perçu. L’Église catholique romaine s’est même tout particulièrement distinguée sur le sujet. En 1233, pour lutter contre l’hérésie cathare qui prospère à travers toute l’Occitanie, elle se dota d’une nouvelle arme : le Saint-office de l’Inquisition, dirigé par l’ordre dominicain. L’objectif que poursuit cette institution est l’éradication totale de l’hérésie. La torture est alors employée comme moyen ordinaire d’interrogatoire. Ce rappel historique pour remettre les choses en perspective. Il ne faut pas non plus perdre de vue plus que le prédécesseur du pape François, le cardinal Ratzinger, avant de devenir le pape Benoît XVI, en 2005, était chef de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l’héritière moderne de la Sainte Inquisition.

Pour se souvenir du pouvoir de cette institution, rappelons que l’astronome Galilée fut convoqué par l’Inquisition en 1616 en raison de sa théorie héliocentrique, qui posait problème à l’Église, et, en 1633, qu’il fut forcé d’abjurer sous la menace de la torture. Voici le texte de son abjuration préparée par le Saint-office :

 

 « Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de soixante dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j’ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l’aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église catholique et apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j’avais été condamné par injonction du Saint-office d'abandonner complètement la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n'est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit; et après avoir été averti que cette doctrine n'est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j’ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière; ce pour quoi j’ai été tenu pour hautement suspect d’hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la Terre n'est pas le centre, et se meut. J’abjure et maudis d'un cœur sincère et d’une foi non feinte mes erreurs. […] »

 

Avec le recul, on voit à quel point ce qui passait pour une « opinion particulière » aux yeux de l’Église au XVIIe siècle, cette hérésie donc, était en fait une vérité objective mais que l’Église refusait de voir tant elle heurtait sa vision des choses. En effet, comme l’Homme avait été fait à l’image de Dieu et qu’il résidait sur Terre, par définition, la création terrestre de Dieu ne pouvait que se trouver au centre de l’Univers, aussi était-il inconcevable que la Terre puisse tourner autour du soleil (ce qu’on appelle la théorie héliocentrique), ce que le cycle solaire apparent autour de la planète, du lever au coucher du soleil, semblait d’ailleurs démentir (donnant l’impression que c’était bien le soleil qui tournait autour de la Terre).

La question du blasphème ou de l’hairesis pose en fait la question de la vérité objective des choses.  Marc Halévy, spécialiste de la kabbale et du taoïsme, écrit dans Le sens du divin (ouvrage paru en 2011 aux éditions Oxus),que« Traduire la fameuse révélation hénologique biblique : “éhyèh asher éhyèh” par “Je suis celui qui suis (ou qui est)” est une monumentale bêtise ; le verbe être n’existe pas en hébreu (…) et le verbe HYH utilisé ici signifie “devenir”. La traduction correcte est “Je deviendrai ce que je deviendrai.” (…) » L’auteur ajoute : «  Et l’on comprend facilement que cela change tout dans le rapport au Divin. Dieu n’est plus ce centre de permanence au-delà de la Vie, mais il est en devenir au sein même de sa Vie. Dieu, même, s’identifie à cette Vie-même. »

Remplaçons Dieu par la Vérité et nous obtenons ceci : la vérité n’est plus cette permanence au-delà de la Vie mais est en devenir au sein même de sa Vie. La vérité, même, s’identifie à cette vie même.

Qualifier une opinion de blasphème ou d’hérésie dès lors qu’elle heurte une croyance n’est rien de moins qu’une opinion personnelle érigée comme rempart, une opinion  qui reflète une vision figée du monde. Et c’est bien là où réside le problème. Marc Halévy écrit encore, quitte à tordre le cou à  nos philosophes antiques : « Il n’y a pas d’Être —, Il est le devenir devenant. »

L’Occident a imposé une vision statique du monde en posant la notion d’être, la notion d’état, et donc, de permanence, quand ce qui prédomine est l’impermanence, la perpétuelle évolution. On doit d’ailleurs à Aristote d’avoir posé le principe de l’être même si le philosophe grec reconnaît que la nature vivante possède en elle-même un principe de mouvement. La religion chrétienne aussi a posé Dieu ou la Vérité comme des principes immuables. Et c’est là que réside la tragique erreur, la terrible hérésie religieuse, car rien n’est immuable. C’est là le drame des religions monothéistes : en fixant les choses pour l’éternité, les religions ne servent pas la vérité mais le refus, la peur d’évoluer, et, autant le dire, la peur de la vie. Figer, c’est tuer. Une vérité figée est du côté de la mort, raison pour laquelle on parle de rigidité cadavérique. La vérité vive n’existe que dans la quête, dans le mouvement, dans le cheminement. La vérité n’existe pas en tant qu’état, mais en tant que mouvement. On peut y tendre seulement, non pas la mettre en cage. La vérité est comme l’eau : pour être vive, elle doit être écoulement. Une rivière ne peut abriter des truites que si elle est oxygénée. Les eaux sont vives quand elles respirent, et elles doivent leur respiration à leur seul écoulement. Stoppez le mouvement d’une rivière et vous tuerez toute la vie qu’elle porte dans ses flancs. Figer le mouvement, c’est provoquer la mort. Figer la vérité pour le petit confort des esprits lâches, peureux et opportunistes, c’est la mettre à mort. Fixer les choses, c’est mettre en branle la chaîne des mensonges qui bercent et anesthésient l’humanité.

Cette inclination à figer les choses, ce penchant pour la fixation contre nature (puisque la nature s’inscrit dans l’évolution) est aggravée en Occident par un autre travers platonicien qui s’est greffé sur la religion chrétienne : l’idéalisme. Marc Halévy encore : « L’idéal, au sens platonicien, crée une distance par rapport au Réel. Si le Réel n’est que réel et n’est pas idéal, c’est donc que ce Réel peut ou doit changer et tendre vers l’idéal. Puisque l’idéal est le souverain Bien, il serait inconcevable que l’on n’y tende pas. (…) »

« L’idéal vide le présent de ce qu’il est et met à sa place un futur qui n’est pas, qui n’est rien, qui n’est qu’une fantasmagorie, une illusion, un mythe — au sens étymologique de ce mot (il vient du verbe mutheo, qui signifie “inventer”, comme fait le mythomane). Autrement dit, l’idéalisme empêche de vivre vraiment. Il remplace la vie par une promesse. Il remplace la joie de vivre par une promesse de bonheur… et par la souffrance de ne pas vivre. »

Pascal ne pensait pas autrement qui disait : « Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent  sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous  disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

La notion de paradis, du grec paradeisos « parc  clos » (le grec venant lui-même de pairidaēza d’une langue iranienne ancienne signifiant « enceinte royale ») n’est que le décalque de l’idéalisme platonicien dans la théologie chrétienne. On observe que le paradis est un espace clos, clôturé, délimité, un espace fixé et non pas ouvert, susceptible d’évoluer.  

 

On le comprend, toute personne qui perçoit une opinion particulière (une hairesis) comme blasphématoire (qu’il s’agisse d’une prétendue atteinte à ses croyances ou à son système de pensée) souffre en réalité d’une vision du monde statique, d’une vision étroite qui ne supporte pas d’autres lunettes que celles que lui propose le système de croyance ou de pensée qu’elle a adopté pour son petit confort personnel. Pour l’islam, la question de la vision statique du monde s’aggrave du fait de l’interdit touchant la représentation du divin. De même qu’en hébreu le nom de Dieu était ineffable, donc indicible, imprononçable, d’où le tétragramme de YHWH, ossature consonantique interdisant la vocalisation du nom de Yahvé, ainsi l’islam rendait invisible le divin en interdisant toute iconographie. Un interdit religieux qui d’ailleurs est à l’origine de la profusion des couleurs et de l’audace formelle qu’on retrouve dans la plupart des mosquées du monde islamique.

Mais de même que l’interdit hébreu faisait écho à une crainte (on parle ainsi de la « crainte de Dieu », comme si croire, c’était craindre),  la crainte de voir la divinité se manifester, puisqu’en rendant imprononçable le nom de la divinité, on s’interdisait de pouvoir l’appeler par son nom, et par là même, on empêchait la divinité de se manifester, de même l’interdit de la représentation dans l’islam renvoie à une peur, celle de la visibilité. C’est d’ailleurs pour cette raison que les dessinateurs de Charlie Hebdo ont été abattus : ils avaient rendu visible Mahomet, ils lui avaient restitué une visibilité insupportable pour les islamiste radicaux, une visibilité qui le mettait à portée d’yeux, à portée d’esprit critique. Or que cherchent les fanatiques intégristes sinon à coiffer d’un niqab fuligineux, à l’image du drapeau funèbre de Daech, toute liberté de pensée, comme pour ensevelir la vie dans la nuit et la saveur du sens sous la suie ? La souillure ne consiste pas à rendre visible mais, tout au contraire, à effacer, comme ont cherché à le faire les assassins des dessinateurs de Charlie Hebdo. Dans une partie du monde musulman, le blasphème est un crime, il est même puni de la peine de mort au Pakistan comme en Iran, de même que l’apostasie, la renonciation à sa foi, à sa croyance, est un crime dans ces même pays, qui fonctionnent comme des théocraties, des dictatures religieuses.   

La non représentation du sacré dans l’islam n’a pas son équivalent dans le christianisme, même si la religion chrétienne connut l’iconoclasme byzantin (du grec eikon « image » et klaô « briser ») pendant les VIIIe et IXe siècles, période durant laquelle on interdit toute représentation dans l’Empire romain d’Orient.   Les iconodules (opposés aux iconoclastes, les iconodules vénéraient les icônes) accusèrent d’ailleurs les  iconoclastes de penser comme les musulmans. Il est possible que l’empereur Léon III (de 717 à 741), qui interdit en 730 l’usage des icônes et ordonna leur destruction, ait subi l’influence du monde islamique environnant. La parenthèse iconoclaste se referma avec l’émergence de l’empire carolingien grâce à l’intervention de Charlemagne, qui favorisa une voie médiane entre iconoclasme destructeur et iconodulie superstitieuse. 

L’absence de toute représentation visuelle, comme c’est le cas dans l’islam,  où le divin et son prophète ne sont pas représentés dans les mosquées, explique peut-être en partie la difficulté à se représenter les choses pour les croyants, et donc, à penser librement en dehors des schémas mentaux pré-établis (en dehors des dogmes), à réfléchir par soi-même, tout simplement. Il n’est pas certain qu’un  culte voué à un Dieu, sans forme ni représentation, situé hors du temps et de l’espace, autrement dit, insaisissable par l’entendement humain, au lieu de permettre un élan de l’âme en ne posant aucune limite au divin ne favorise au contraire l’égarement des croyants par justement cette infinie liberté qui coupe les ailes des hommes plus qu’elle ne les tire vers le haut. Au bout du compte, les représentations, les images, constituent des outils permettant de se faire une représentation mentale des choses, comme une sorte d’escabeau que l’esprit pourrait gravir pour commencer à penser en prenant un peu de hauteur.   

 

 

 

2. 

 

 

La liberté d’expression et de pensée, c’est ce qui est hors de portée des croyants qui considèrent les Écritures comme un mode d’emploi, un manuel de bonne conduite, qu’il s’agisse de la Bible (Ancien et Nouveau Testament) ou du Coran. Et tous ceux-là qui suivent à la lettre leurs livres saints, comment pourraient-ils exercer leur esprit critique s’ils ne parviennent pas à comprendre l’esprit de ce qui y est écrit ? C’est là tout le problème des religions, qui, au lieu d’élever l’esprit des croyants, et, partant, leur spiritualité (cf. le distinguo qu’il convient de faire entre religion et spiritualité : http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-caumont/260113/religion-spiritualite), par la manière dont la connaissance religieuse s’opère, les enferment littéralement, en d’autres termes, les rendent prisonniers de la lettre. Et c’est la raison pour laquelle Yeshoua (Jésus est la forme francisée de Yeshoua, forme abrégée de l’hébreu Yehoshua, « Dieu sauve ».) n’a pas consigné par écrit son enseignement, conscient sans doute de la valeur périssable de la lettre, pire, de sa toxicité passé la date de péremption. Il savait de quoi il parlait, lui dont les Évangiles rapportent qu’il était venu instaurer une nouvelle Alliance pour remplacer la loi mosaïque, une loi aux 613 prohibitions rendues plus compliquées encore par un grand nombre de commentaires abscons. L’Alliance du Christ se résumait en effet à deux seuls commandements : « Tu Aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit. (….) Tu aimeras ton prochain comme toi-même. (…) » (Matthieu 22 ; 37-39). Deux préceptes simples mais exigeants, à la place de l’invraisemblable ensemble de prescriptions de la loi mosaïque, qui s’attachait à traiter tous les aspects de la vie, jusqu’au moindre détail. Et Celui qui était venu remplacer la lettre par l’esprit n’allait pas à son tour se mettre à écrire pour que de nouveau la lettre vienne supplanter l’esprit. En quoi il s’est lourdement trompé car ses apôtres s’en chargèrent à sa place, et, qui pis est, le plus fanatique d’entre eux, Saul de Tarse (l’apôtre Paul), qui n’avait jamais croisé Yeshoua de son vivant, s’empara de sa figure charismatique pour en faire l’emblème d’une nouvelle religion qui n’avait plus guère de rapport avec l’enseignement réel que le maître de Galilée avait dispensé et encore moins avec la culture juive dont pourtant elle était issue. Il faut savoir que ce sont les écrits de Saül de Tarse, ses épîtres, qui constituent le socle théorique (théologique) de l’Église romaine.

 

C’est le problème de la date de péremption qui rend tout un tas de prescriptions religieuses obsolètes. Ainsi l’interdit musulman concernant par exemple la consommation de viande de porc, une viande dangereusement putrescible dans les pays chauds à une époque (au  VIIe siècle apr. J.-C) où la conservation des aliments était délicate, et dont la corruption était vecteur de maladies. Dans sa sagesse, Mahomet interdit la consommation de viande de porc pour que ses compatriotes ne s’intoxiquent pas. Et pour être certain que le message passe, il diabolisa l’animal. C’est ainsi que la viande de porc fut frappée d’interdit, et que, ce qui au départ n’était qu’une prescription sanitaire constitua une croyance religieuse : le porc comme symbole du mal.  Quatorze siècles plus tard, alors que la consommation de viande de porc ne comporte plus aucun risque dans les pays chauds avec l’apparition de la réfrigération, l’interdit subsiste en dépit du bon sens simplement parce qu’aucun prophète ne vint après Mahomet pour lever l’interdit. En effet, contrairement à l’histoire religieuse juive où Yeshoua vint abolir la loi mosaïque pour lui substituer deux principes, l’Islam n’a pas connu d’autre prophète. Voilà un exemple de dépassement de la date de péremption d’une pratique qui montre à quel point l’observation à la lettre d’une croyance est dénuée de sens et de  spiritualité, et comment une religion ouvre la voie à tout un fatras de superstitions. Non pas qu’il soit mauvais en soi de ne pas consommer de la viande de porc, bien évidemment, mais il est regrettable de s’en abstenir pour de mauvaises raisons, pour des raisons qui ne sont plus pertinentes en tout état de cause depuis l’existence de la réfrigération.  

 

L’interdit se dit herem en hébreu. Dans la Bible, vouer une chose au herem, la frapper d’interdit, c’était la vouer à la destruction. Ainsi, lors de leur conquête du pays de Canaan, quand, sous la houlette de Josué, les Hébreux frappèrent d’interdit la cité de Jéricho, c’était pour l’anéantir, ce qui signifiait massacrer tout le monde, femmes et enfants inclus. Frapper d’interdit était une mesure exceptionnelle, qui n’était applicable que si ses exécuteurs en appelaient à Yahvé en s’en remettant à sa volonté. Dieu eut toujours bon dos, et Jéricho fut mise à feu et à sang.

L’origine du herem serait liée au butin. Par tradition, à chaque fois qu’une cité était prise, le butin revenait de plein droit au chef, or, pour les Israélites, le Seigneur des armées, le chef suprême, n’était autre que Dieu lui-même. Du point de vue des Hébreux, vouer une ville à l’interdit, c’était en faire offrande à Dieu et l’offrir en holocauste, une manière d’interdire tout butin aux hommes pour que Dieu seul en fût le bénéficiaire. Si l’on peut voir dans cette immolation à Dieu une manière pour les Hébreux de s’exonérer facilement de leur cruauté, la tradition sémitique pourtant l’exigeait, selon laquelle le premier-né était voué à Dieu. La Cité de Jéricho fut livrée à l’interdit parce qu’elle représentait le « premier-né » de la conquête du pays de Canaan.

Ce mot, herem, n’est pas sans rappeler un mot voisin, harem, arabe celui-là. Après tout, les Arabes et les Israélites ont beaucoup plus en commun qu’ils ne veulent bien l’entendre. En effet, selon la généalogie biblique, Abraham — « père d’une multitude » en hébreu — est aussi bien père d’Isaac, qu’il eut de son épouse Sarah, que d’Ismaël, qu’il eut de sa servante Agar, Ismaël, le père des Arabes. Par conséquent, si l’on en croit la tradition, Arabes et Juifs sont cousins. Harem, haram en arabe, qui désigne le lieu où sont retenues les femmes du sultan, et, par métonymie, l’ensemble de ces femmes, signifie  « ce qui est défendu, ce qui est sacré ».

Durkheim écrit que « Les choses sacrées sont celles que les interdits protègent et isolent, et les choses profanes étant celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à l’écart des premières. » Introduire du sacré, c’est aussi introduire son contraire dans un système d’oppositions qui s’inscrit dans l’ordre des choses, où le jour s’oppose à la nuit et l’été à l’hiver. Qui dit sacré dit aussi sacrifice. La religion revient toujours à sacrifier quelque chose à la divinité à laquelle on se remet. Ainsi le sacrifice d’Isaac que Yahvé demande à Abraham pour éprouver sa foi, sacrifice remplacé au dernier moment par celui d’un bélier qui s’est pris opportunément les cornes dans un buisson. La découverte (au début du XXe siècle) du tophet de Carthage (« tophet » désigne originellement un lieu proche de Jérusalem synonyme de l’enfer) semble attester de l’existence de sacrifices d’enfants à une divinité phénicienne infernale (le Moloch). L’Histoire montre que le sacré provoque souvent des dommages collatéraux et qu’il occasionne  bien des massacres, ce qu’illustre le bain de sang dans le sillage des Croisades, en Orient (1095-1291) comme en Occitanie (croisade contre les Albigeois, 1208-1229)  

 

Herem, harem. Il y a un tableau d’Ingres, Le bain turc, qui dépeint l’atmosphère sensuelle d’un harem en exposant la douce indolence des femmes au bain. Il y a là une débauche de nudité inouïe, un luxe de volupté insensé et une langueur érotique sans pareille. Le harem abrite en fait un « bordel sacré », où le sultan vient puiser son plaisir sans jamais l’épuiser. Selon la légende, le roi Salomon aurait eu mille femmes à sa garde. En ces temps-là, la grandeur d’un roi se mesurait au nombre de ses femmes, comme si le pouvoir se mesurait au pouvoir sexuel. 

 

Le véritable interdit, le herem, dans un monde patriarcal, porte en réalité sur le pouvoir sexuel. La femme en est à la fois le symbole et la victime pour avoir une capacité de jouissance de loin supérieure à celle de l’homme. C’est sans doute cette peur-là de la femme, doublée d’une fascination pour elle, qui fait qu’on la voile dans le monde musulman, un monde éminemment patriarcal. Il suffit d’observer qu’en Arabie Saoudite, par exemple, il est encore interdit en 2015 aux femmes de conduire. Cette interdiction de conduire est une manière de leur interdire de se conduire par elles-mêmes. En effet, le patriarcat impose que les hommes conduisent les femmes en toutes choses, ce qui inclut aussi le déplacement dans un véhicule. La culture arabo-musulmane, si elle éclaira le monde à diverses époques, notamment lors du syncrétisme du califat de Cordoue, au Xe siècle, cette culture comporte aussi ses ombres. Et en ce début de XXIe siècle, force est de constater que la (poursuite de la) domination des hommes sur les femmes dans le monde arabo-musulman a pour conséquence de voiler passablement le rayonnement de cette culture au passé brillant.  

 

 

3.

 

 

La liberté d’expression, chère à la France, nous revient parfois en pleine figure comme un boomerang quand on entend dans la bouche de jeunes gens issus de l’immigration nord-africaine que « les dessinateurs de Charlie Hebdo [l’avaient] bien cherché. » En somme, qu’on ne bafoue pas ainsi impunément la figure du prophète Mahomet. Ces jeunes gens semblent ignorer l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui libère la presse de toute censure : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à  répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

 

La liberté d’expression, sans laquelle la liberté de pensée  serait un vain mot, est un principe constitutionnel confirmé par la Charte européenne des droits de l’homme.  La loi, celle de 1881 sur la presse, complétée à plusieurs reprises depuis, en fixe clairement les limites : sont ainsi condamnables l’injure, la diffamation, l’atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation, l’apologie des crimes de guerre et crimes contre l’humanité et l’apologie du terrorisme, la provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers des personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une race ou une religion. C’est dans ce cadre juridique que peut s’exercer ou non la liberté de critiquer, de dénoncer, de se moquer, de rire ou de faire rire. C’est dans ce cadre juridique que Dieudonné a été poursuivi et certains de ses spectacles interdits pour provocation à la haine raciale ou contestation de crimes contre l’humanité. La France étant une République laïque, les limites à la liberté d’expression sont posées par la loi républicaine et non par la loi religieuse. C’est la raison pour laquelle le délit de blasphème, d’outrage à la religion n’existe pas. S’il est interdit d’insulter les croyants, en revanche, il n’est pas interdit de tourner en dérision les religions et leurs dogmes, de caricaturer le prophète des musulmans comme le Christ des chrétiens ou le dieu des Juifs, sauf à remettre en cause le fondement même de la République, la loi religieuse ne saurait prévaloir sur la loi républicaine, à plus forte raison si elle sert de justification à l’assassinat de quiconque se moque d’elle.

 

Ces jeunes gens qui pensent que les caricaturistes de Charlie Hebdo ne l’ont pas volé ne se comportent pas autrement que l’ayatollah Khomeiny, qui lança en 1989 une fatwa de mort sur Salman Rushdie suite à la parution en 1988 de son roman Les versets sataniques, condamnant l’écrivain à vivre dans la clandestinité depuis lors. Comment est-il possible de penser de la sorte, de la part de jeunes gens dans un pays comme la France, pétrie de l’esprit de 1789 ? C’est là qu’on se rend compte de l’illusion de la cohésion nationale. La France n’est pas un bloc d’un seul tenant, mais un ensemble stratifié, feuilleté. Car au bout du compte, ce que ces jeunes gens expriment en disant cela n’est pas tant leur opinion personnelle que celle de leur environnement, de leur communauté, de leur milieu familial. Et ce que révèle cette possibilité de liberté d’expression, que garantit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen née de la révolution française, c’est que la liberté de pensée n’existe pas pour toute une fraction de la France.

En tout premier lieu, ceux qui estiment que Mahomet a été bafoué font une très mauvaise analyse, car ce n’est pas au prophète que s’en sont pris les caricaturistes de Charlie Hebdo mais à ceux qui instrumentalisent sa figure pour imposer leur pouvoir. Les caricatures de Mahomet montrent en réalité la figure du prophète ravalée au rang d’une marionnette entre les mains des manipulateurs intégristes de l’Islam. Aussi, penser que les dessins de Charlie Hebdo sont blasphématoires ou sacrilèges, c’est faire preuve d’un cruel manque de discernement.  Le problème dans cette affaire, c’est que ces jeunes gens ne pensent pas en pensant cela, même s’ils croient penser, mais qu’ils relaient simplement ce qu’on pense autour d’eux. Et autour d’eux, on ne pense pas non plus, on colporte seulement des opinions collectives ou communautaires, comme d’autres colportent des rumeurs. La difficulté réside dans le fait que certains se font de la pensée une idée si vague qu’ils prennent ce vague pour l’idée même de la pensée, pour reprendre une formule de Paul Valéry où il parlait de poésie à la place de la pensée. Et ce qui est plus ardu encore, c’est de faire prendre conscience à tous ces gens qui croient penser qu’ils ne pensent pas même s’ils le croient. C’est un peu comme le comble de l’ignorant, qui ignore qu’il ignore. Il n’est pas aisé de desserrer les mâchoires de ce piège-là et de favoriser la venue d’un peu de lumière dans la chambre noire de l’ignorant pour qu’il prenne conscience qu’il ignore et qu’il comprenne qu’il a tout à apprendre. Il n’est pas aisé de trouver le juste miroir pour celui qui ne se réfléchit dans aucun miroir afin qu’il commence à penser librement par lui-même, et non pas en fonction des autres et de son environnement.

 

Devant la réaction pour le moins ambiguë d’une certaine partie de la jeunesse française face à la tuerie de Charlie Hebdo, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l’Éducation nationale, propose, lui, de réinstaurer l’enseignement de la morale à l’école. La morale au sens noble du terme, humaniste, non pas la morale étriquée de ceux qui font la morale.  Car le savoir, la connaissance, sont une chose, le comportement une autre. Le philosophe a rappelé que nombre de nazis étaient très instruits. Ainsi Heidegger, auteur de Être et Temps, qui fut l’élève de Husserl, fondateur de la phénoménologie, du haut de sa pensée, n’hésita pas, après avoir rallié le national-socialisme, à faire renvoyer son ancien maître de l’université de Fribourg-en Brisgau dont il était le recteur parce qu’il était juif. Il convient en effet de distinguer intelligence et intellect : l’intelligence est du côté du cœur, l’intellect du côté du cerveau. On peut avoir un cerveau farci de connaissances et être un monstre d’inhumanité. On peut aussi être une personne très simple et d’une immense intelligence humaine.

Et comme si cela ne suffisait pas au brouillage des idées, la théorie du complot trouve aussi un terreau propice chez ces jeunes gens qui s’emploient à nier la réalité des faits en parlant de mensonges de la part des organes d’information. Entre réaction équivoque, déni de la réalité voire approbation des représailles des djihadistes,  on mesure toute l’étendue de la zone grise parmi  la population de la République française.  

 

Chérif Kouachi, qui déclara le 7 janvier dernier avoir vengé le prophète en abattant les dessinateurs de Charlie Hebdo, disait ceci en 2005 : « Farid m’a dit que les textes donnaient des preuves de bienfaits des attentats-suicides. C’est écrit dans les textes que c'est bien de mourir en martyr. »  (Farid Benyettou pilotait la filière djihadiste des Buttes-Chaumont.)

Voilà donc la hauteur de pensée de ce desperado tombé sous la coupe de Djamel Beghal, un fidèle de Ben Laden, lors de son séjour à la prison de Fleury-Mérogis, entre 2005 et 2006, de cet homme qui se réclame d’Al-Qaïda au Yémen.

Chérif Kouachi parle de ce qu’on lui a dit qui est écrit dans le Coran, sans prendre la peine de vérifier par lui-même, sans non plus se poser la question du sens de ce qu’il dit en parlant « des preuves des bienfaits des attentats-suicides » (un texte ne peut pas prouver un bienfait quel qu’il soit, tout au plus peut-il en parler) ni de son bien-fondé (quelle cause peut justifier un attentat-suicide ?), comme si cela tombait sous le sens. « C’est écrit dans les textes que c’est bien de mourir en martyr. » C’est écrit et cela donc est suffisant pour lui. Le « c’est bien (…) » révèlede la part de Chérif  Kouachi la volonté de « faire bien » et de se conformer à un modèle (pré-établi), celui du martyr, un modèle valorisé par les djihadistes qui recherchent des candidats pour l’attentat-suicide. Il n’y a pas dans son propos la moindre once de pensée propre. C’est le credo d’un kamikaze, d’un homme réduit à l’état d’instrument, un instrument de mort. C’est une parole impersonnelle pilotée par d’autres, une parole programmée. On dirait la parole fantomatique du membre d’une secte, comme on parle du membre fantôme que ressent parfois une personne qu’on a amputée d’un membre. Chérif Kouachi, qui parle du prophète Mahomet, de toute évidence, ignorait l’existence de la sourate 17 verset 33 qui dit : « Et, sauf en droit, ne tuez point la vie qu’Allah a rendu sacrée. (…) ». Quant au rôle de martyr dont parle Kouachi, il en parle comme s’il s’agissait de rentrer dans la peau d’un personnage de Marvel, d’un super-héros doté de pouvoirs. C’est là qu’on prend la mesure du drame humain de cet orphelin, de ce jeune de banlieue en errance après quelques années passées dans un petit village corrézien, devenu terroriste djihadiste pour le compte d’Al-Qaïda au Yémen, pour devenir quelqu’un, pour trouver grâce aux yeux d’Anwar al-Awlaqi, un  des plus responsables les plus éminents d’Al-Qaïda au Yémen tué en septembre 2011, et finir par retourner à la poussière de l’anonymat au lieu de monter au paradis des martyrs de l’islam et d’y gagner la célébrité pour l’éternité.   

 

 

La liberté de pensée existe d’autant moins pour cette frange de la population française hors de portée du rayonnement des lumières (ce qui illustre la faillite de la République, ou ses limites de capacité d’intégration à tout le moins) que le recours à la religion est parfois le seul moyen qu’elle a de ne pas perdre pied. Signe de ralliement et d’appartenance à une même communauté, la religion favorise parfois le repli identitaire. I’islam n’est pas une cause de problèmes en soi mais la manière dont il est vécu et pratiqué par les Musulmans de France est révélateur des difficultés qu’ils éprouvent. Comment, à l’heure où l’on évoque la possibilité de mettre en place en France une sorte de clergé musulman français (alors que la notion de clergé n’existe pas dans l’islam sunnite), comment faire comprendre cela à la communauté musulmane française sans qu’elle se sente humiliée, blessée ? C’est là tout l’enjeu de l’après-11 janvier 2015, et qui demande de la générosité et de la fraternité de la part des Français non musulmans.    

 

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