La parousie par Sarkozy

 

 

On le sait, une information en chasse une autre, une annonce en efface une autre. Que reste-t-il du bombardement d’informations auquel les citoyens sont en permanence soumis ? Sans doute pas grand-chose. Que dire alors de la capacité des citoyens à mesurer la réalité des enjeux de notre société quand on sait que la mémoire politique du citoyen français moyen n’excède pas six mois ?

C’est ainsi que Nicolas Sarkozy, président aux dents longues, toujours sur la brèche, s’est dit prêt à faire une proposition par jour jusqu’aux élections présidentielles pour faire oublier le bilan de son quinquennat. Comme le faisait remarquer il y a peu Laurent Joffrin, à l’antenne de France-Info, lors d’un « duel » qui l’opposait à Sylvie Pierre-Brossolette, le président de la République a beau jeu de fustiger le programme de son principal adversaire, François Hollande, quand lui n’a pas même l’honnêteté de procéder à un état des lieux sortant de sa présidence. La première vertu d’un président qui se représente devrait consister à faire le bilan de sa politique, quitte à constater qu’il y a loin entre l’idée qu’il en a eue et le résultat avéré, au lieu de parler de propositions ou encore de valeurs. Mais il est tellement plus aisé de faire diversion en chargeant sabre au clair l’ennemi politique tout désigné et d’entraîner dans son sillage la cavalerie lourde de son parti dans un concert de cliquetis plus ou moins harmonieux.

Comme le dit François Hollande, il conviendrait d’abord que le président présente d’abord ses excuses plutôt que de présenter sa candidature. Que le président Sarkozy essaie de faire oublier la bérézina de son quinquennat en déplaçant le problème sur le champ de bataille des idées politiques et des valeurs n’est qu’un tour de passe-passe de plus dans sa panoplie du parfait prestidigitateur. Car pour parler de valeurs, le président Sarkozy est plutôt mal placé, lui qui ne semble guère se soucier de respecter ses engagements passés. Mais comme l’avait déjà proféré son illustre prédécesseur, Jacques Chirac, pour ne pas le nommer, « Les promesses n’engagent que ceux qui y croyaient » (perroquetant là Machiavel : « Les paroles n’engagent que ceux qui y croient »), une formule qui couronne la dévaluation de la parole politique. Après Jacques Chirac, on peut dire que la parole politique à droite a désormais valeur d’assignat puisqu’on peut tout dire et faire le contraire sans avoir à en rougir, pire même, puisqu’on fait porter la responsabilité de ses paroles à ceux-là mêmes qui ont eu le malheur d’y prêter attention, ce qui est le summum de l’inconsistance, pour ne pas dire de la fourberie.

Alors, les valeurs du président Sarkozy, quelles sont elles, lui qui s’est employé à décliner sur tous les tons « travailler plus pour gagner plus », un slogan qui sonne terriblement creux une fois passé l’épreuve de la réalité ?  Que dire des valeurs de l’homme qui proclamait en 2008 que « les agences de notation irresponsables, c’est fini » ? Que dire aussi de l’accueil présidentiel qu’il réserva au colonel Kadhafi, en 2007, ou encore de Bachar al Assad, l’année suivante ? Fallait-il donc que tous les bouchers du monde passent sur la Patrie des Droits de l’Homme comme on s’essuie les pieds sur un paillasson ? Que dire des valeurs de l’homme qui avait déclaré qu’il aurait échoué si le chômage ne baissait pas sous son règne ? Que dire surtout de celui qui avait promis une « République irréprochable » quand jamais le pays  n’a atteint un pareil niveau de corruption des institutions depuis la Ve République (affaire Woerth Bettencourt, affaire Karachi liée au financement occulte de la campagne d’Edouard Balladur en 1995 — une affaire qui révèle aussi la moralité douteuse des sages du Conseil Constitutionnel, qui savaient bien que c’était de l’argent sale —, affaire de l’espionnage des journalistes et mise en examen du procureur Courroye, dans cette affaire liée à celle de Bettencourt). Alors, les valeurs du président Sarkozy, quelles sont-elles ? Nicolas Sarkozy est un homme pressé, pressé de faire oublier aux électeurs français tout ce qu’il a annoncé et qui n’est pas arrivé. Pire. De faire oublier aux électeurs que sa politique est parvenue au résultat inverse au résultat escompté. Pire. De faire croire qu’il pense au peuple alors qu’il ne pense qu’au pouvoir et à la jouissance qu’il en tire. Quelles sont les valeurs du président Sarkozy, hormis cette volonté de puissance qui l’agite en permanence et fait de lui le pantin de puissances dans l’ombre, comme par exemple les acteurs de la Finance ?

« La France forte », tel est le slogan sur lequel le candidat présidentiel enfin déclaré va faire campagne. Tel est le message qui figure sur son affiche de campagne où le président, dont le visage, de profil, se découpe sur le spectacle d’une mer d’huile, regarde droit devant lui, à la droite des spectateurs électeurs. Cette affiche de propagande n’a qu’un défaut, c’est que le spectateur électeur ne voit pas ce que contemple ainsi fixement le président, dont le regard se perd à droite du spectateur, à perte de vue. Il n’est pas du tout sûr que l’horizon d’attente du président candidat au regard d’acier sur fond d’azur coïncide avec celui du spectateur électeur, à plus forte raison quand on subodore que la France forte de Sarkozy n’est qu’une façade présentable pour la France fourbe. La France félonne. La France sans foi ni loi. La France qui a vendu son âme au monde de la Finance, la France à la remorque de l’Allemagne toute-puissante. La France qui ne tient pas parole, la France qui parle pour ne rien dire. Bref, un pays en souffrance, comme on parle d’un colis en souffrance, qui n’a pas trouvé de destinataire.

Le président candidat Sarkozy a déclaré mercredi soir 15 février 2012 sur le journal télévisé de TF1 (la chaîne dont le PDG est le parrain de son fils) qu’il avait des choses à dire aux Français. Marshall McLuhan, théoricien de la communication, disait que « Le message, c’est le médium », signifiant par là que la société était plus réceptive au canal de transmission qu’au message lui-même. C’est ce sur quoi compte le président candidat Sarkozy, qui a déclaré  qu’il n’était pas question de quitter le navire en pleine tempête (d’où l’affiche de campagne sur fond de mer, même si le message est incohérent puisque la mer y est parfaitement étale). Le président Sarkozy veut faire croire qu’il est l’anti-Francesco Schettino, le commandant du Costa Concordia, qui a jugé préférable d’abandonner à leur sort les passagers de son navire plutôt que de rester à bord pour superviser l’évacuation. Quelle outrecuidance au vu des manœuvres que le commandant Sarkozy a fait  effectuer au pays, car force est de constater que la France gît à moitié échouée sur des bancs de sable. Quelle suffisance de la part de quelqu’un versé dans l’art de l’inchino, cette manœuvre qui consiste à parader le long des côtes, manœuvre qui a coûté le naufrage du Costa Concordia.

Le président élevé en 2007 à la dignité de Chanoine honoraire de Latran par le pape Benoît XVI, lui qui parle des valeurs de l’Europe chrétienne, qui dont l’homme lige Guéant répète à qui veut l’entendre que toutes les civilisations ne se valent pas, lui, cet illusionniste et beau parleur, veut faire croire à la Parousie, par Sarkozy, au retour du Messie, pour qui il se prend. Car enfin, faut-il que cet homme-là souffre de maux terribles pour ne pas voir ce qui s’offre aux yeux d’un homme normalement doté de vision, à moins qu’il ne soit complètement fou. C’est cela, la parousie pour Sarkozy, c’est un autre mot pour dire folie. 

 

 

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