De la grivoiserie privée bénigne à l'exposition publique dévoyée

En octobre 2018, Benjamin Griveaux, alors porte-parole du gouvernement, avait interdit à Sputnik et Russia today l’accès à la salle de presse de l’Élysée en déclarant qu’il ne s’agissait pas d’organes de presse mais de propagande à la solde d’un État étranger (la Russie de Poutine en l’occurrence).

En février 2020, un activiste russe du nom de Piotr Pavlenski, réfugié en France depuis 2017, qui se fait passer pour un artiste engagé, connu pour ses performances publiques d’automutilation (il se cloue le scrotum sur le pavé de la place Rouge, se coud les lèvres en signe de protestation contre l’arrestation des membres du groupe russe Pussy Riots), est à l’origine de la diffusion d’une vidéo à caractère sexuelle mettant en cause Benjamin Griveaux avec la complicité d’une jeune femme étudiante en droit que Benjamin Griveaux fréquentait. Des vidéos qui datent de 2018. Une atteinte à la vie privée de l’ancien porte-parole qui préfère alors se retirer des élections municipales à Paris pour « protéger sa famille », selon ses propres mots.

Pour justifier son geste, Piotr Pavlenski argue de l’hypocrisie de Benjamin Griveaux qu’il s’évertue à dénoncer auprès des Parisiens : il parle de la fausseté des valeurs que ce dernier défend en mettant en avant sa propre famille. Piotr Pavlenski s’était illustré en 2017 en mettant le feu à la façade d’une succursale de la Banque de France, un acte qui lui a valu une condamnation à trois ans de détention dont deux avec sursis.

Il va sans dire que l’exigence de vertu de la part de Piotr Pavlenski comme justification à l’affaire des vidéos sexuelles compromettant Benjamin Griveaux paraît pour le moins suspecte. De même que la justification du député Joachim Son-Forget pour avoir relayé sur les réseaux sociaux la vidéo incriminée, un geste qui accru sa visibilité sur internet. Le député ex-LREM prétend avoir fait cela pour dénoncer la manœuvre et « l’idéologie derrière » qu’il juge « nauséabonde ». Il déclare de manière pour le moins paradoxale qu’« on ne s’attaque pas à l’intimité des gens pour leur nuire en France », sauf qu’en dénonçant cela, par son geste, il contribue lui-même à cette « idéologie nauséabonde » qu’il prétend dénoncer.  Joaquin Son-Forget, qui le scandale est arrivé,  connu pour ses provocations en ligne, risque de payer cher sa subite volonté de révéler « la stupidité des réseaux sociaux » (comme il l’explique au journal Libération), stupidité à laquelle il participe allègrement. Un geste qui l’expose à des poursuites judiciaires, comme l’explique Richard Malka, l’avocat de Benjamin Griveaux, résolu à porter plainte contre les « pseudo-artistes » et les « pseudo-députés » qui ont violé la loi.

Au vu de toute cette affaire qui révèle la porosité accrue entre vie publique et vie privée, il est légitime de s’interroger sur les complicités dont a bénéficié l’activiste  russe et si ce dernier n’a pas été instrumentalisé par les fameux organes de propagande russes dont parlait Benjamin  Griveaux, lesquels se seraient vengés de la sorte contre l’ancien porte-parole du gouvernement. Comme le déclarait avec justesse Jean-Luc Mélenchon au sujet des municipales à venir, il ne s’agit pas d’élire un « curé » mais un maire. La vie sexuelle de Benjamin Griveaux, dès lors que l’ex-prétendant à la mairie de Paris n’enfreint pas la loi ni ne nuit à quiconque, le regarde seul et personne d’autre. Elle n’a pas à être étalée sur internet, exhibée, relayée, commentée. C’est une immixtion dans la vie personnelle et une atteinte intolérable à l’intimité de tout un chacun. Et Benjamin Griveaux a beau avoir fait partie des « DSK boys » comme le rappelle non sans complaisance Médiapart (puisque Benjamin Griveaux est connu pour avoir soutenu l’ancien patron du FMI accusé de viol), qu’on en soit arrivé à ce degré-là de bassesse avec ce que les Anglo-Saxons qualifient de « porn revenge » avec la divulgation d’une vidéo qui n’aurait jamais dû sortir de la sphère privée pour être divulguée sur internet et livrée en pâture à la foule, est un indicateur passablement inquiétant de la dégradation de la vie publique en France.

Dominique Boullier, sociologue spécialisé dans le numérique, observe que « l’excès de vitesse mentale » auquel le monde s’adonne génère un « réchauffement médiatique » qui semble hors de contrôle. « La machine à réplication » de Tweeter qu’il dénonce est un accélérateur comme vient de le montrer le retweet inconsidéré du député Joaquim Son-Forget, qui a commis là une « faute » comme le déclare Gilles le Gendre, patron de la majorité à l’Assemblée. Tout porte à croire que le député qui a relayé la vidéo sexuelle sur les réseaux sociaux ait succombé à l’ivresse de la vitesse dont parlait déjà Paul Virilio, et que la machine à réplication de Tweeter qui participe à l’empoisonnement des réseaux sociaux ne soit qu’une application particulière du processus de duplication dont parlait naguère Jean Baudrillard, qui faisait le parallèle avec la prolifération des métastases du cancer.

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