La chair des mots, le cri des images contre le silence du Réel

Il y a la tragédie parisienne du 13 novembre d’une part, et les informations qui en rendent compte d’autre part, et entre, il y a une terrible déperdition, comme si la capacité des hommes à rendre compte de la réalité d’un pareil événement, que ce soit par le langage écrit ou par celui des images, butait contre une impossibilité, celle à restituer le réel tel qu’il a été vécu, perçu et ressenti par les gens qui étaient sur les lieux où se sont produits les faits.

Il y a la tragédie parisienne du 13 novembre d’une part, et les informations qui en rendent compte d’autre part, et entre, il y a une terrible déperdition, comme si la capacité des hommes à rendre compte de la réalité d’un pareil événement, que ce soit par le langage écrit ou par celui des images, butait contre une impossibilité, celle à restituer le réel tel qu’il a été vécu, perçu et ressenti par les gens qui étaient sur les lieux où se sont produits les faits. Les autres, prennent connaissance des événements, intègrent l’information, mais ces évènements, cette information demeurent à l’extérieur d’eux-mêmes. Et c’est heureux, en un sens, car sinon, comment vivre normalement si l’on devait vivre de l’intérieur les tragédies qu’on nous rapporte depuis le monde entier ? La vie deviendrait proprement invivable. Mais alors, cette information, qu’en fait-on, réellement ? À quoi nous sert-elle, au juste ? À nous faire prendre connaissance des faits, à nous mettre en garde, à nous prémunir ? L’information sert à informer précisément. L’information, littéralement, c’est « mettre en forme ». Donner forme à ce qui n’en a pas justement, rassembler des éléments épars, dispersés dans la réalité événementielle, pour donner une image d’ensemble intelligible, cohérente et qui fasse sens.  La mise en forme du réel procède d’une mise en scène, au sens cinématographique, elle rend compte d’un point de vue particulier sur le réel, et tous ceux qui font un compte-rendu d’un événement, tragique ou autre, même s’ils n’en ont pas nécessairement conscience, fonctionnent comme des réalisateurs de cinéma qui choisissent de raconter le monde d’une manière qui leur est propre, à travers le prisme de leur sensibilité personnelle, pour mettre en lumière ce qu’ils ont choisi de voir, de raconter. L’information, même quand elle se veut objective, est toujours une affaire de regard, de perception du réel. Et que nous dit le réel au sujet des attentats du 13 novembre à Paris ? Le réel ne nous dit rien, justement, car on n’y était pas. On essaie de le « faire parler » après coup, à travers les témoignages de ceux qui étaient présents au moment des faits, ce qui est différent. On peut le « faire parler » par des recoupements de multiples sources, mais comment en rendre vraiment compte ? Le réel ne se dit pas car il se vit par l’expérience qu’on peut en avoir. C’est là où l’on touche aux limites de la communication et à son paradoxe, là où l’on mesure l’échec du langage. Car la mise en forme du réel par le langage, si elle permet d’avoir une compréhension de l’événement, en même temps nous en éloigne par la distanciation nécessaire pour fabriquer de la connaissance. Savoir, c’est se mettre à distance du Réel pour ne pas être envahi (émotionnellement) par lui et avoir prise sur lui (mentalement). Ainsi, paradoxalement, savoir revient à mettre à distance le Réel, comme pour s’en défendre. C’est ainsi qu’il convient d’établir un distinguo entre savoir quelque chose,  savoir ce qui est arrivé, et comprendre (non pas seulement intellectuellement). On ne peut véritablement comprendre que ce qu’on a vécu, ce dont on a fait l’expérience — ainsi, on est plus à même de comprendre ce qu’ont vécu les gens, par contiguïté. 

 Pourquoi une minute de silence ce lundi 16 novembre 2015 à midi, un peu partout en France, dans les lieux publics, comme des gares, des aéroports, des hôpitaux, des boulevards, jusque sur la place de République, à Paris ? Pour communier et rendre hommage aux victimes.

« Communier, c’est partager sans diviser » dit André Comte-Sponville. Et au bout de cette minute de silence, où la France s’est figée en mémoire aux victimes de Paris, La Marseillaise a résonné dans la cour de la Sorbonne, autour du Président de la République, du premier ministre et de la ministre de l’Éducation nationale, côte à côte. Pourquoi faire silence pour ce faire, parce que seul le silence, mieux que toute autre manifestation, justement parce qu’il consiste en la cessation de toute manifestation, rend compte du réel, le réel brut, âpre, qui advient comme un mur contre lequel on se fracasse. Cette union dans le silence un peu partout en France permet aussi de conjurer la peur de chacun. Il faut avoir conscience du péril terroriste, en mesurer le danger bien réel, mais rien n’est pire que la peur qui paralyse et fait perdre ses moyens. Osons une comparaison : dans l’arène tauromachique, l’homme qui n’a pas peur du taureau est en danger de mort, car c’est la conscience du danger qui façonne son comportement face au fauve, et celui qui en a peur s’expose au même danger, car la peur pétrifie et réduit à une cible celui qui y est sujet. Pour affronter le taureau, le toréer et le tuer avec l’épée, il faut avoir conscience du danger tout en dépassant sa propre peur.

La communion en silence, ce sentiment d’appartenance à un grand corps, la nation, permet justement de lutter contre sa propre peur et de la dépasser. La nation, c’est ce grand corps enveloppant qui donne aux citoyens la possibilité de transcender leur individualité pour se sentir partie intégrante d’un vaste ensemble humain, qui, à ces moments-là, donne sens et force.    

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