La circumpuncture

Pour un certain nombre de Gilets jaunes, les irréductibles, ceux dont le leitmotiv est «on ne lâche rien», l’heure de la reprise a sonné, un an après le début de leur mouvement en novembre 2018. Les GJ ont repris du service, et les casseurs aussi, dans leur sillage.

C’est invariablement la même réaction chimique : le jaune attire le noir, qui se combine avec le jaune, pour aboutir à ce qui, dans la nature, est un signe de danger (à l’image de la livrée des léopards, des tigres, ou encore des guêpes et autres frelons). Et pour la énième fois, leur manifestation à samedi à Paris, place d’Italie, a été émaillée de dégradations considérables, avec la destruction de mobilier urbain et de véhicules, et même un simple café s’est vu saccagé, parce que, comme le disent certains Gilets jaunes, la violence est un moyen de se faire entendre. 

« On ne lâche rien ». Un leitmotiv répété à l’envi par les GJ,  comme une formule magique, une incantation pour garder la main. Les GJ lâchent d’autant moins qu’une certaine incapacité à évoluer les tient, sans parler de cette forme de lâcheté qui leur colle au gilet consistant à se laver les mains des violences commises par les casseurs en noir, à qui les Jaunes délèguent sans scrupules leur pouvoir de nuisance en sous-traitant la guérilla urbaine avec eux. Les black blocs sont aux GJ ce que Mr. Hyde est au docteur Jekyll, leur part d’ombre.

Les Gilets jaunes sont associés aux ronds-points qu’ils ont investis de novembre 2018 jusqu’en 2019, pour prendre position dans l’espace social. Pourtant, ils sont en contradiction avec le sens de ce dispositif de la circulation routière. Les ronds-points, qui ont proliféré en France avec l’extension de l’espace périurbain, ont été conçus pour assurer la fluidité de la circulation routière (circulation vient de circulaire, soit littéralement « déplacement dans un mouvement de rotation »). La présence statique des GJ sur ces ronds-points est antinomique avec la fonction giratoire de ces lieux d’articulation routière.  À l’arrêt, au centre d’un cercle dont les rayons se déploient tout autour pour se raccorder au réseau routier, les GJ stationnés sur les ronds-points constituent une aberration sémiologique. Fixes dans un espace où tout est mobile autour d’eux, fixes comme un point final qui met à l’arrêt la phrase alors que la syntaxe sociale s’active tout autour, en suspens au milieu d’un perpétuel mouvement, ils sont le signe d’une ponctuation contradictoire qui ne conduit nulle part. Les GJ ne tournent pas en rond, ils sont à l’arrêt en rond. Ils sont les inventeurs de la circumpuncture, de quoi inciter à la circonspection.

Contrairement à l’historienne et politiste Sophie Wahnich, autrice de L’intelligence politique de la Révolution française, qui estime que « ce mouvement n’est pas populiste car prenant en compte le singulier au sein du collectif, il refuse que ce dernier se transforme en une masse compacte prête à se donner un chef », aux yeux du sociologue Jean Viard et auteur de L’explosion démocratique, les Gilet jaunes, symptôme de l’extension de l’espace périurbain en France, constituent la même population que celle qui a voté pour le Brexit en Grande-Bretagne et pour Donald Trump aux États-Unis. Une population qui n’a plus confiance dans les médias traditionnels, préférant s’en remettre aux informations véhiculées par les réseaux sociaux, la courroie de transmission de toutes les rumeurs et de la désinformation de masse. Une population qui fait le lit du populisme, qui en est le ferment actif, le ferment explosif.

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