E la nave va

E la nave va

 

 

Vendredi 13 janvier 2012,  le commandant de bord du Costa Concordia, un navire de croisière, en faisant exécuter une manœuvre un peu particulière, l’inchino, soit « la révérence » en italien,  à grand renfort de lumières et de sirènes pour parader le long des côtes de l’île toscane du Giglio, a provoqué le naufrage de son bâtiment qui s’est empalé sur un récif.

On pourrait croire à un canular à une époque où le pilotage d’un navire de ce tonnage, assisté par informatique, recourt systématiquement à l’utilisation du GPS, du radar et du sondeur. Y a-t-il eu défaillance du système de surveillance électronique en plus de l’incompétence d’un commandant dont le sens marin semble aussi développé que celui d’une sardine à l’huile  pour affirmer sans rougir qu’il n’est en rien responsable du naufrage, prétendant que le rocher qu’il a heurté ne figurait pas sur les cartes maritimes ?

On pourrait croire à un canular si ce naufrage grotesque ne se soldait par un drame humain, juste un siècle après le naufrage du Titanic, un naufrage retentissant s’il en est, survenu un 14 avril de l’année 1912. Mais la comparaison s’arrête là, car la catastrophe du Titanic avait causé la mort de près de 1500 personnes sur un total de 2200 personnes, parmi lesquelles figuraient 900 membres d’équipage. Au moment de son naufrage, le Costa Concordia comptait 4229 personnes à bord, dont quelque 3200 passagers et un millier de membres d’équipage. Pour l’instant, on déplore onze victimes et une vingtaine de disparus, selon un bilan encore provisoire. Mais on n’ose imaginer ce qui se serait passé si ce vaisseau, avec le même homme aux commandes, était entré en collision non pas avec un récif aux abords d’une île toscane en Méditerranée mais avec un iceberg en pleine divagation au milieu de l’atlantique nord, à quelque 650 km au sud-est de Terre-Neuve.

Au-delà du fait divers, ce qui frappe, c’est l’incapacité de s’améliorer du genre humain, son incapacité à tirer les leçons du passé. On pourrait croire qu’il est impossible de commettre une pareille erreur de navigation en 2012 quand on a le commandement d’un paquebot dont le pilotage est assisté par des instruments de guidage moderne, hé bien non, preuve est faite que cela est bien possible. Il semblerait aussi que la formation des équipages de ce type de navire laisse à désirer si l’on en croit les témoignages des rescapés.  

Mais le pire, au bout du compte, n’est pas même cela, qu’on peut imputer à la vénalité, à l’aveuglement d’une entreprise humaine, et à l’impéritie, la lâcheté de quelques-uns, le pire, c’est de mesurer à quel point l’espèce humaine reproduit toujours les mêmes comportements quand le vernis de la civilisation se craquelle et que perce dessous la rude réalité. Une fois en péril, le Costa Concordia, pièce montée flottante des vanités de notre société, devint alors le théâtre de scènes de panique, de lâcheté et de brutalité, où le chacun-pour-soi et la loi du plus fort finirent par se tailler la part du lion. Comme s’il n’y avait de possible entente et d’urbanité collective que dans la jouissance des plaisirs et que, au premier retournement de situation, au premier coup de dents de l’âpre réalité, l’illusion de la cohésion d’une collectivité humaine se dissipait comme une brume au petit matin. Sous la civilisation, la barbarie, sous les vagues, le naufrage. 

Et vogue le navire, pour reprendre le titre d’un film de Fellini, et vogue la galère. Il n’y a de progrès que technique ou technologique, de progrès humain, point. Pire, on dirait qu’il n’y a de progrès technique qu’à proportion d’une régression humaine, comme si, plus on déléguait à la machine et plus on perdait ces qualités qu’on espère voir attachées aux êtres humains, ces qualités justement dites humaines. C’est cela, le terrible enseignement de cette  catastrophe maritime dont le bilan aurait pu être tellement plus lourd. En 1912, il n’y eut que 700 rescapés du naufrage du Titanic alors que si tous les canots de sauvetage avaient été remplis au maximum de leur capacité, 1200 personnes auraient pu en réchapper. Le Titanic et son sauvetage sauvage, syndrome de la monstruosité humaine, pour ne pas dire de l’inhumanité de nos sociétés modernes. Un siècle plus tard, les mêmes caractéristiques refont surface : peur, lâcheté et brutalité sont les mamelles de l’humanité. Le Titanic a coulé à pic, la barbarie, elle, surnage toujours, elle est insubmersible.

C’est cela, la malédiction qui nous poursuit, et non pas cette histoire de bouteille de champagne, qui,  lors du baptême du Costa Concordia, ne se serait pas brisée contre la coque, signe de malheur selon la tradition. Pour mémoire, rappelons que le Titanic, lui, n’avait tout simplement pas été baptisé lors de son lancement pour échapper justement à ces superstitions au cas où la cérémonie ne serait pas déroulée de manière satisfaisante. 

 

 

 

Pierre CAUMONT

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