Sur la lancée d’Armstrong

Des Armstrong, on en retiendra trois au moins : Neil Armstrong, le premier homme à fouler le sol de la Lune, le 21 juillet 1969, et qui prononcera la formule devenue légendaire : « C’est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l’humanité. ». On se souvient aussi du grand musicien de jazz, Louis Armstrong, qui avait la trompette lunaire. Il y a enfin Lance Armstrong, le septuple tricheur du Tour de France, de 1999 à 2005, le fieffé imposteur de l’US postal. Un homme qui donne raison au sens de son nom, très fort en vérité pour duper tout le monde, un homme qui eut aussi le bras long, sans nul doute, pour en arriver là.

Lors de l’entretien télévisé du 17 janvier dernier qu’il a  accordé à Oprah Winfrey, une star du petit écran aux États-Unis, le Texan a eu l’aplomb de reconnaître que le mythe qu’il avait édifié ne reposait que sur un immense mensonge. Il a admis sans frémir cette imposture en assurant qu’il n’avait pas eu l’impression de tricher quand il se dopait. Il a même eu l’outrecuidance de lancer : « cela fait peur », pour qualifier son attitude à l’époque où il régnait sans partage sur le monde cycliste.

Ce qui fait peur, c’est qu’un individu comme lui ait pu, sept années durant, passer pour un super-héros et à travers les gouttes sans jamais être inquiété par le système.  Lance Armstrong détenait-il le secret de la potion magique qui rendait l’EPO,  la testostérone et les transfusions indétectables par les multiples contrôles anti-dopages qu’il a subis, ou bien bénéficiait-il d’une immunité de la part du système, c’est-à-dire, de complicités  au sein même de  l’UCI, la fédération international du cyclisme ?  

Sorti victorieux de son combat contre le cancer, Armstrong a créé en 1997 une fondation pour la lutte contre la maladie, Livestrong, dont il fut le directeur jusqu’en 2012, organisme qui a largement tiré parti de l’image du champion sans tache. À présent, l’image a disparu sous les taches. 

Évidemment, si l’imposteur en vient aux aveux, c’est qu’il est aux abois : tous ses partenaires et parraineurs l’ont lâché, il est poursuivi par la Fédération française de cyclisme et les organisateurs du Tour de France ainsi que une compagnie d’assurances texane, qui lui réclament en tout le remboursement de plusieurs millions d’euros et de dollars. En outre, il est passible d’être poursuivi par la Justice américaine.

Au cours de l’entretien, l’ancien coureur dopé a même concédé avoir été un tyran à l’époque de son règne. Il est sans nul doute allé même au-delà : le directeur de l’USADA, l’agence américaine antidopage, a été l’objet de menaces de mort alors même qu’il enquêtait sur la probité du Texan. Aux dires de Travis Tygart, Lance Armstrong aurait fait « un petit pas dans la bonne direction » en reconnaissant que « sa carrière reposait sur un puissant mélange de dopage et de tromperie », mais cela n’était pas suffisant selon le représentant de l’agence, il lui fallait pousser encore plus loin ses aveux.

Le cyclisme de haut niveau est devenu une mascarade, qui floue des valeurs comme l’honnêteté la plus élémentaire. Et même si Lance Armstrong devait être poursuivi, voire être jeté en prison, l’opprobre dont il serait l’objet serait encore un tour de passe-passe pour faire oublier à quel point le système est véreux. Alberto Contador, convaincu de dopage en 2012, a été déchu de son titre de champion du Tour de France en 2010. C’est dire à quel point cette compétition sportive a perdu son âme à force d’être inféodée aux forces de l’argent. Au vu de cette corruption massive, il conviendrait de repenser le Tour de France et de démettre de leur fonction tous les responsables associés à cet événement depuis une décennie au moins pour incompétence caractérisée. Le cyclisme professionnel a déraillé depuis qu’il est passé à la vitesse supérieure, la vitesse de l’image et des chaînes de télévision. Ce n’est plus du cyclisme, c’est du cynisme bien graissé, du cynisme bien dressé. En vérité, tout cela ne vaut rien parce que cela ne vaut que de l’argent.   

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