Hongkong: le surmoi du rêve chinois

Depuis deux mois, Hongkong, ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997, un territoire peuplé d’environ 7 millions habitants et qui jouit d’une relative autonomie par rapport au pourvoir central en qualité de région administrative spéciale, et ce, théoriquement, jusqu’en 2047, Hongkong lutte pour défendre les droits et les libertés fondamentales de ses citoyens.

C’est d’ailleurs un projet de loi d’extradition de citoyens hongkongais vers la Chine continentale, proposé par la cheffe de l’exécutif  hongkongais, Carrie Lam, à la botte du pouvoir central chinois, qui a mis le feu aux poudres.  Ce projet de loi, qui depuis a été suspendu, a déclenché un mouvement de contestation populaire sans précédent à Hongkong, un mouvement qui a fait tâche d’huile au point de faire descendre dans la rue jusqu’à deux millions d’habitants dans la rue, du jamais vu dans ce territoire qui connaît là sa plus grave crise depuis sa retour dans le giron chinois continental. Et peu à peu, ce qui au départ était un mouvement de contestation contre un projet d’extradition qui portait atteinte aux libertés individuelles des citoyens   hongkongais, sous la houlette des étudiants, a fini par constituer un mouvement pro-démocratie avec une demande de droits et de libertés accrus, ce qui, aux yeux du pouvoir communiste central, est intolérable. Au point de hausser le ton, de parler de terroristes manipulés par des puissances étrangères, et d’envoyer des contingents de l’armée populaire chinoise se masser non loin de la frontière entre la chine continentale et le territoire de Hongkong. Des signes avant-coureurs inquiétants qui ne sont sans rappeler les événements tragiques de la répression de la place Tian’anmen en juin 1989.

Même si Hongkong est à 2000 km de Pékin, même si c’est une place financière  mondiale au même titre que New York ou encore Londres et pour Pékin la porte ouverte sur l’économie mondiale, même si Hongkong est une région administrative spéciale de la République populaire de Chine (au même titre que Macao), il n’en demeure pas moins que pour Xi Jinping, le dernier grand Timonier de l’Empire du Milieu (nommé secrétaire général du parti communiste chinois depuis novembre 2012),  à la veille de célébrer les 70 ans de la création de la  république populaire de Chine par Mao Tsé-toung, Hongkong représente un sérieux caillou dans sa chaussure, lui qui veut mettre sur pied la Chine sur les nouvelles routes de la soie, lui, dont le rêve chinois fait concurrence au rêve américain, un rêve de grandeur, rêve de puissance et de mainmise sur le monde. 

Le principe proclamé de « un État deux systèmes », principe énoncé en 1997 par Den Xiaoping lors de la rétrocession de Hongkong, et qui disait en substance : « Notre politique consiste à appliquer le principe dit « un État, deux systèmes » ; pour parler plus précisément, cela signifie qu'au sein de la république populaire de Chine, le milliard et demi de Chinois habitant la partie continentale vit sous un régime socialiste, tandis que Hongkong, Macao et Taïwan sont régis par un système capitaliste. Ces dernières années, la Chine s’est attachée à redresser les erreurs « de gauche » et a élaboré, dans tous les domaines, une politique qui tient compte des conditions réelles. Cinq ans et demi d’efforts ont porté des fruits. C'est précisément dans cette conjoncture que nous avons avancé la formule « un État, deux systèmes » pour régler le problème de Hongkong et de Taïwan. », principe qui d’ailleurs n’accorde aucune validité à l’indépendance politique de Taïwan en considérant cette île au même titre que Hongkong, ce principe est en actuellement sérieusement malmené  par les secousses actuelles que lui fait subir le mouvement pro-démocratie à Hongkong. Il n’est pas du tout certain que ce principe ait intégré dans sa conception même les paramètres parasismiques lui permettant d’absorber sans dommage les secousses nées de la contestation sociale à Hongkong, qui s’est muée en mouvement pro-démocratie.

Dernier développement en date, une pétition a été lancée et mise en ligne par une étudiante en sciences politiques à Princeton, Chan Shuk-ying, pétition qui a dépassé le cap de 150 000 signatures le 17 juin 12019. Cette pétition demande que la Légion d’honneur soit retirée à Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif de Hongkong, qui l’a reçue des autorités françaises en 2015.

Et l’initiatrice de la pétition de déclarer au journal Le Monde :

« Nous pensons que le leadership de Mme Lam (…) et la répression violente de son gouvernement à l’encontre de manifestations pacifiques devraient la disqualifier.  J’ai lancé cette campagne avec l’espoir que la communauté internationale et en particulier le gouvernement français reprochent publiquement à Carrie Lam de ne pas être une dirigeante responsable, honnête et respectable, qui protège, plutôt que de compromettre les intérêts vitaux de la population dont elle a la charge. J’ai été folle de rage en découvrant qu’elle avait reçu cette décoration, normalement destinée aux personnes qui font respecter les valeurs de liberté, égalité et fraternité. »  

Dans son roman en partie autobiographique Le totem du loup, publié en 2004 en Chine, et porté au grand écran en 2015 par Jean-Jacques Annaud sous le titre Le dernier loup (film complaisant complètement raté pour avoir tout misé sur le spectacle et les scènes d’action au détriment du sens le plus élémentaire), l’auteur, Jian Rong, avait pour ambition d’instiller aux Chinois l’esprit du loup, emblème du peuple mongol, un peuple farouchement attaché à son indépendance, pour lutter contre un pouvoir qu’il juge oppresseur. À ses yeux, chaque Chinois porte en lui une part de Mongole, et c’est à cette part qu’il fait appel pour exhorter les Chinois à s’émanciper au lieu de se comporter comme des moutons aux ordres du régime. Et Alain Beuve-Méry, journaliste au Monde, selon lequel ce  « roman philosophique  présente  plusieurs niveaux de lecture » d’écrire : « Aussi longtemps que le peuple chinois se comportera comme des moutons, le dragon (symbole de l’autorité) pourra vivre tranquille ».

Hongkong serait-il dépositaire de l’esprit du loup perdu en Chine ? Et en Occident, l’Europe, attachée aux valeurs de liberté et de démocratie, va-t-elle pouvoir encore longtemps faire la politique de l’autruche sur la situation à Hongkong et continuer à se taire, pour ne pas froisser le Dragon ? Jusqu’à ce que l’irrémédiable se produise,  que Hongkong soit écrasé par les chars chinois et que le rêve de Xi Jinping montre son envers cauchemardesque ?

 

 

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