L'air du temps

Ce vendredi 18 octobre 2019, Alain Souchon était l’invité de la matinale de France-Info en présence de Renaud Dély, pour faire la promo en solo de son dernier album, «Âme fifties», dont Élodie Suigo, la Miss intervieweuse d’artistes sur France-Info, a fait l’éloge en disant tout de go qu’il était au-dessus du lot.

Huit ans, cela faisait huit ans que l’artiste n’avait pas sorti un album depuis À cause d’elles. Un silence éloquent dont il sort enfin. Mine de rien, même en faisant l’idiot comme il sait si bien le faire, Alain Souchon a le talent des mots qui flottent dans l’air, comme un parfum entêtant, un parfum persistant, de ces mots aériens qui hantent les esprits. Un parfum d’éternité, même quand Souchon revisite les années 50, l’éternité vue dans le rétroviseur.

Avec sa dégaine d’éternel vieux garçon, sa trogne fripée de veille poupée à la mine de papier mâché, Alain Souchon a le chic pour parler de l’air du temps comme nul autre, à la louche ou à peu près exactement, à très près avec grâce, comme souvent, comme presque toujours, avec cette apparente désinvolture qui n’est qu’une apparence, avec cette étrange acuité, cette infinie finesse de perception du monde, même si le chanteur s’en défend, comme toujours, avec cette modestie qui lui colle à la peau, cette Souchon attitude qui fait le personnage, un mélange de clown et de sage, de bouffon chantant et d’auguste barde sans barbe. Étrange personnage que ce dandy dégingandé qui donne toujours l’impression de ne pas être à sa place alors qu’il est exactement là où il doit être, à sa juste place, et qu’il est une figure majeure de la chanson française.

Figure de proue aux joues glabres, le soldat Souchon en solo fait à la radio l’éloge de son ami Laurent Voulzy, cet ami musicien providentiel, dont il avoue qu’il sait tout faire ou presque, qu’il a bon caractère quand lui est parfois ronchon, Voulzy, ce musicien qui sait manier les notes quand lui, Souchon, sait manier les mots. Une alliance miraculeuse qui dure depuis plus de trente ans déjà, depuis 1974, date de leur rencontre, qui leur permet à tous les deux de fabriquer des chansons.

Une chanson, c’est quoi ? C’est l’art de combiner des notes et des mots, et cela, la paire Souchon-Voulzy sait le faire avec un talent hors pair, une maestria peu commune. C’est une question d’équilibre. De complémentarité. Voulzy a la foi, Souchon, lui, ne l’a pas. Mais Souchon est source de poésie que Voulzy n’a pas. À eux deux, la mélodie trouve la pente des mots, la mélodie chante.  La chanson est incantation. Quelle ascension ! Quelle association ! Souchon et Voulzy, des compères inséparables, ou peu s’en faut, comme un couple. Comme des conjoints, à ce détail près qu’ils ne couchent pas ensemble, comme le précise avec espièglerie le chanteur. Ce qui évite les engueulades.

Alain Souchon quand il passe sur les ondes, s’il ne chante pas, donne l’impression d’un enfant. C’est seulement une impression. Sa pudeur extrême l’empêche de penser à voix haute. D’où le masque de l’enfance sur la faïence des émotions, pour éviter de parler du monde, pour éviter de dire comme ça fait mal. En France comme ailleurs d’ailleurs. Avec Alain Souchon, on touche du bois, on touche du doigt l’indicible. Allons enfants de la chanson, c’est Alain Souchon. Sachons l’écouter, laissons les sons parler.

Alain Souchon a déclaré ailleurs : « La musique est importante pour le dessin d’une époque ». Le moins qu’on puisse dire alors, c’est que le chanteur a un sacré coup de crayon. Haut les cœurs ! Cette langueur a l’odeur du bonheur dans les sous-bois de la mélancolie. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.