L'appel de la forêt

 

  

 

« Un jour  les sentiers se vengeront d’avoir été battus.  »

 

                Sylvain Tesson

 

 

Philippe Tesson, grand vadrouilleur devant l’Éternel, une sorte d’héritier de Jacques Lacarrière, mais pour les régions situées à l’est de l’Europe (Lacarrière, écrivain itinérant, auteur de L’été grec et de Chemin faisant, étant plus attiré par les rivages méditerranéens, notamment ceux de la Grèce), a passé six mois en ermite sur les bords du lac Baïkal, là-bas, aux confins de la Sibérie et de la Mongolie, à plus de 10 000 km de Paris. Lui, qui, d’habitude, n’a de cesse d’être hanté par le nomadisme, voilà qu’il a rompu avec cette étrange manie qui le faisait arpenter naguère l’espace infini des steppes asiates en se retirant dans un ermitage, ouvert sur le spectacle de la nature sauvage : une cabane avec vue.

Baïkal signifie « mer des richesses » en langue bouriate. Dans les forêts de Sibérie, livre qu’il a tiré de cette expérience, Sylvain Tesson, dont la vocation semble répondre à l’appel de son prénom (le latin silva signifie « forêt »), se soumet à l’épreuve de la solitude et du silence, épreuve qui lui permet de puiser dans les richesses du sous-sol de son humanité, une richesse qui tranche sur le dénuement de l’érémitisme (il estime en effet que l’énergie intérieure peut-être exploitée de la même manière qu’on exploite un gisement de gaz ou de pétrole dans les profondeurs de la terre).

Cet écrivain-voyageur, qui se définit lui-même comme un morceau d’un tout (un tesson), montre à quel point comment, en se percevant comme un fragment d’un ensemble (c’est un tenant de l’écologie profonde, idée selon laquelle l’homme n’est pas en dehors de la nature, mais qu’il en fait partie intégrante), on fait corps avec ce grand tout autour de soi, ce grand tout qui prend alors tout son sens, loin du monde urbain plein de bruit de fureur qui se déglingue chaque jour un peu plus, et dont les êtres qui le peuplent semblent de plus en plus déboussolés. Il explique d’ailleurs que c’est ce qu’on ressent profondément quand on est seul dans ces espaces désolés, ce recentrage de l’homme au milieu de la nature, avec cette dimension cosmique qui fait tant défaut à l’homme moderne, prisonnier du système et dépendant de ses servitudes.   

Sylvain Tesson, un homme pour le moins singulier dans un monde singulièrement nombreux (il estime que la démographie n’est pas quelque chose qui peut se réguler naturellement) qui a perdu le sens de l’aventure, prouve qu’il est encore possible d’être un aventurier au XXIe siècle en partant à l’exploration de l’être au contact de la réalité du monde. Jacques Lacarrière, lui, distinguait trois catégories de personnes : les voyageants, qui se déplacent pour raisons professionnelles, les voyagés, qui confient aux voyagistes le soin d’organiser leur voyage, et les voyageurs, dont il estimait que les derniers de notre époque étaient les spéléologues, les alpinistes, les océanographes ou encore les astronautes, des voyageurs qu’il qualifiait de verticaux, parce qu’ils voyagent autant dans l’esprit de la Terre, dans sa connaissance intime, que dans l’espace proprement dit. Sylvain Tesson invente une quatrième catégorie que Lacarrière n’avait pas soupçonnée : le voyageur immobile. Beau paradoxe que d’aller en cabane pour goûter la liberté retrouvée !

Ce faisant, Sylvain Tesson formule le vœu (ou la prière) que les êtres humains puissent répondre à l’appel de la forêt, même si la forêt peut fort bien n’être qu’un lieu intérieur, un espace mental permettant de se retirer du monde : « Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable — trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud —, certains d’entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s’y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains. »

 

À bon entendeur salut.

 

 

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