Le siècle des ténèbres

Jérôme Rodriguez, cette figure des Gilets jaunes éborgnée samedi 26 janvier dernier lors d’une manifestation à Paris, défend le fait que le mouvement des Gilets jaunes accueille tout le monde sans faire de tri,

les jeunes et les moins jeunes, les gens des extrêmes, de l’ultra-droite comme de l’ultra-gauche, jusqu’à d’anciens militaires ayant fait office de mercenaines auprès des séparatistes dans l’Est de l’Ukraine, chargés du service d’ordre du mouvement et de la protection personnelle du Gilet jaune désormais borgne. Lui, Jérôme Rodriguez, parle des Gilets jaunes comme d’un mouvement apolitique et « transversal ».

Mais quand on entend Christophe Chalençon, figure des Gilets jaunes du Vaucluse, évoquer (lors d’un enregistrement réalisé à son insu) la possibilité  d’intervention de paramilitaires pour faire tomber le gouvernement, quand on lit Éric Drouet sur Facebook, qui parle d’ « entrer  dans l’Élysée », on se rend bien compte qu’on est bien loin de ce qu’Edwy Plenel veut voir comme « une formidable espérance républicaine,  démocratique et sociale »  (propos tenus dans l’émission On n’est pas couché du 22 décembre 2018).

Dans la même émission, Edwy Plenel admettait d’ailleurs qu’il ne savait pas ce qui pouvait advenir de ce mouvement qui, à ses dires, pouvait tout aussi bien  « contribuer à des forces régressives ». Ces forces régressives sont à l’œuvre, elles sont manifestes, et l’agression gratuite dont fut victime le philosophe et académicien Alain Finkielkraut samedi dernier à Paris par des Gilets jaunes qui l’ont traité de « sale sioniste  de merde » en est la plus parfaite illustration.

 

Né à l’origine en réaction à la hausse du prix des carburants, ce mouvement de grogne sociale est en train de devenir une monstruosité parce qu’il donne prise à ce qu’il y a de pire tapi au sein de la population française, à ses instincts les plus répréhensibles, à ses pulsions les plus primaires, des pulsions de violence pure (dirigée contre les forces de l’ordre, contre des symbole de la République, contre des représentants de l’État, députés, président de l’Assemblée, etc.), des pulsions de haine aveugle, de racisme, d’antisémitisme comme l’illustre la séquence contre Alain Finkielkraut, comme l’atteste aussi la présence de Dieudonné au milieu de Gilets jaunes (qui font le geste de la quenelle) ou encore celle d’Alain Soral qui a ses adeptes au sein du mouvement. Et la répression policière ne fait jamais que répondre à la violence que charrient depuis plus de trois mois déjà les manifestations des Gilets jaunes. Il n’y aurait pas eu de blessés ni de mutilés parmi les manifestants si la violence ne l’avait pas emporté sur le pacifisme de façade du mouvement dont les manifestations, invariablement, finissent par dégénérer en émeute et en guérilla urbaine.

 Le mouvement des Gilets jaunes agglomère tous les éléments de contestation sociopolitique du moment en une espèce de brouet inaudible et indigeste, il est devenu un moyen de désinhibition collective, un exutoire où tout est devenu permis ou presque, un lieu de fermentation sociale qui favorise la dissémination de bactéries mentales pernicieuses. En cela, ce mouvement contestataire s’inscrit dans le prolongement direct des réseaux sociaux, en particulier Facebook, lieu de désinhibition sociale où prospèrent la rumeur, la désinformation systématique, un exutoire numérique où tout un chacun est invité à s’exprimer en toute liberté pour y faire étalage de ses convictions complotistes dans le but de faire des adeptes, pour y prêcher son intolérance, sa haine des autres, sa détestation du gouvernement actuel et des valeurs démocratiques en vigueur. Facebook, au départ une belle idée par son principe de partage, a fini par devenir un marécage infâme qui a porté en son sein l’officine numérique Cambridge Analytica, effroyable Cheval de Troie qui, on le sait désormais, a favorisé le Brexit (ce chaos sans nom dans lequel se débat le Royaume-Uni depuis deux ans) comme l’élection de Donald Trump (un président troll — au sens d’internet) par l’influence qu’elle  a pu exercer auprès des électeurs dotés d’un compte Facebook s’abreuvant d’informations inondant le réseau social. Facebook est devenu un vecteur du virus de sociopathie, comme le moustique est un vecteur de la dengue. Et tous ces aficionados de Facebook qui se piquent de s’informer par l’intermédiaire du réseau social plutôt que grâce aux médias traditionnels, parce qu’ils se fient plus à la parole de leur camarades Gilets jaunes qu’à celle des journalistes en qui ils n’ont pas confiance, tous ceux-là véhiculent le virus de la défiance institutionnelle et de la désinformation, et, ce faisant, participent à saper l’édifice du savoir et de la connaissance fondé sur la confiance. Oui, tous ces gens-là, qui croient savoir faute de savoir, prônent à leur manière un retour à la caverne platonicienne en prenant les ombres de Facebook pour des lumières. Nous sommes entrés dans le siècle des ténèbres.

 

Lors de l’émission  C politique, dimanche soir 17 février 2019, sur France 5, la sociologue et politologue Dominique Schnapper (fille de Raymond Aron) rapporte que toutes les tentatives passées du fameux RIC (référendum d’initiative citoyenne), réclamé à cor et à cri par les Gilets jaunes, avaient abouti à des régimes autoritaires ou totalitaires en raison du désordre et du chaos que cette entreprise avait introduit pour les institutions concernées. La démocratie représentative est le moins mauvais des régimes que l’être humain a élaborés pour garantir le bon fonctionnement de nos sociétés modernes. Mais comme le précise la sociologue, personne ne se représente mieux que soi-même, et dans le système démocratique, il faut que l’électeur accepte que la personne pour laquelle il a voté (qu’il s’agisse de son maire, de son député ou de son président de la République) ne le représente qu’en partie, car il n’est pas possible de faire en sorte que toutes les demandes des citoyens soient exaucées pour cette simple raison qu’une société est mue par des intérêts contradictoires et que, au sein du même communauté, les exigences des uns sont en conflit avec celles des autres. Penser que l’introduction du RIC remédierait au défaut intrinsèque du système démocratique est non seulement une illusion mais une initiative dangereuse susceptible, selon elle, de provoquer la chute du système démocratique qu’on souhaiterait améliorer par ce procédé en rêvant d’un régime idéal.

Au sujet de l’antisémitisme qui refait surface depuis quelque temps et dont les signes manifestes se multiplient de plus en plus (apparition d’une croix gammée sur le visage reproduit de Simone Weil à Paris par un artiste, inscription de « Juden » sur la vitrine d’un restaurant tenu par un Israélite à Paris, vandalisme sur les arbres plantés en la mémoire d’Ilan Halimi, victime du Gang des Barbares il y a dix ans déjà), Dominique Schnapper estime que l’antisémitisme est présent dans les structures mentales de l’Occident depuis trop longtemps pour qu’on puisse espérer s’en débarrasser, même s’il est nécessaire de continuer à combattre cette idée toxique. À ses dires, l’antisémitisme est le symptôme d’un dérèglement de l’État de droit dans nos sociétés, c’est le signe d’une maladie de la démocratie qui réapparaît à intervalles réguliers. Raison pour laquelle Alain Finkielkraut a eu raison de ne pas porter plainte pour l’agression dont il a été victime pour laisser le soin au Parquet de Paris d’ouvrir une enquête (ce qu’il a fait),  car l’antisémitisme n’est pas tant l’affaire des Juifs que celle de la collectivité toute entière. L’antisémitisme, c’est l’affaire de l’État. En portant atteinte à un Juif pour sa simple judéité on porte atteinte à l’État en remettant en cause le sens de ses institutions et de ses valeurs démocratiques. Quand on porte atteinte à une personne non pas pour ce qu’elle est en tant que personne, mais pour ce qu’elle représente, qu’il s’agisse d’un Juif ou d’un musulman, quelle que soit son origine, on porte atteinte aux principes de la République française.

Traiter le philosophe et académicien de « sale sioniste de merde » est une injure antisémite sous le masque de l’injure politique. En effet, l’antisionisme consiste à contester l’existence de l’État d’Israël, qui est une réalité de fait. C’est une forme de négationnisme de la réalité politique de la nation juive. Si l’on a le droit de contester la politique d’Israël et de ne pas être approuver la politique de Benyamin Netanyahou, en revanche, on ne peut pas ne pas reconnaître l’existence de l’État hébreu comme entité politique constituée. On n’a pas le droit de penser cela, de même que c’est une faute morale de déclarer que les chambres à gaz d’Auschwitz n’ont jamais existé, qu’elles sont une invention ou un « point de détail de l’Histoire », comme l’avait formulé Jean-Marie le Pen. Le déni de la réalité politique de l’État hébreu maquille en réalité des sentiments antisémites. Questionnée sur la haine dont Emmanuel Macron est l’objet, tout particulièrement de la part des Gilets jaunes, la sociologue estime que cette haine à l’égard du chef de l’État est le résultat de sa jeunesse, de sa « supériorité » (selon ses propres termes) et de la rapidité de son émergence en politique en brûlant les étapes par lesquelles étaient passés ses prédécesseurs, notamment Jacques Chirac ou François Mitterrand qui avaient essuyé des échecs cuisants avant de parvenir à s’imposer et d’accéder à la magistrature suprême. 

 

Quand, au passage des cortèges de Gilets jaunes, on entend des individus rugir « on ne lâchera rien », on comprend bien que ce qui tient les Gilets jaunes, c’est ce sentiment de toute-puissance que leur confère le nombre, la masse qu’ils constituent en s’agglomérant les uns aux autres, car de fait, le gouvernement a depuis longtemps répondu à leurs revendications de base s’agissant de la hausse du prix des carburants et en prenant en compte la question du pouvoir d’achat. Le carburant des Gilets jaunes, c’est de faire masse, de coaguler en présentant une coalition de circonstance hétéroclite qui rassemble tout et son contraire, mais cette masse est une illusion car elle n’a aucune véritable cohésion,  aucune réelle consistance hormis celle qu’elle offre le temps d’une manifestation qui dégénère dans un accès de violence compulsive, comme un volcan en ébullition dont la caldera explose inévitablement sous la pression magmatique. En réalité, la seule chose à laquelle ils tiennent, ceux qui rugissent « on ne lâchera rien », c’est la jouissance d’avoir ce pouvoir de destruction, un pouvoir façonné sur Facebook, lieu de désinhibition et exutoire des pulsions les plus délétères, un pouvoir qui leur donne l’illusion d’être sur un pied d’égalité avec le pouvoir politique.  Mais ce qu’ils cassent et abîment, les Gilets jaunes, comme des enfants qui martyrisent leurs jouets, c’est d’abord la capacité à vivre en bonne intelligence des citoyens d’une même société, cette intelligence qu’on peine à entendre parmi ces gens en colère, même en tendant l’oreille. La seule chose qu’on distingue, c’est cette rumeur qui enfle, comme une tumeur cancéreuse.

 

PS : Ce phénomène est d’autant plus cancéreux que j’estime que le traitement de l’information qui en est fait par Mediapart relève d’une forme de complaisance, ne serait-ce qu’en minorant la violence inouïe générée par le mouvement des Gilets jaunes à laquelle répond la fermeté des autorités pour maintenir l’ordre républicain qui, sinon, risquerait de voler en éclats. Mettre sur un pied d’égalité la violence originelle des Gilets jaunes avec la réponse des forces de l’ordre pour la contenir me semble tout simplement intellectuellement malhonnête. Sans la réponse des autorité face à ce déferlement, le centre-ville des grandes villes en France serait susceptible de devenir le théâtre de guérillas urbaines bien plus féroces et les institutions républicaines se verraient en grand danger (cf. l’incendie de la préfecture de Haute-Loire dans la ville du Puy-en-Velay ou encore l’intrusion dans le ministère de Benjamin Griveaux d’individus ayant défoncé le portail au moyen d’un engin de chantier, des actes d’une violence encore jamais observée depuis la Vème République). C’est déjà un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts de manifestants depuis plus de trois mois qu’on assiste à ces grandes marées de Gilets jaunes qui recouvrent le pavé des villes pour ensuite s’en retirer en laissant invariablement les traces de son passage violence derrière (les dix décès à déplorer parmi les Gilets jaunes étant survenus lors de collision avec des véhicules autour de barrages constitués par les Gilets jaunes). 

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