Le tort de Depardieu, la raison de Torreton

Le comédien Philippe Torreton, dans une lettre ouverte publié par le quotidien Libération en date du 18 décembre 2012, fustige le comportement de Gérard Depardieu, le plus célèbre des exilés fiscaux français que la commune belge de Néchin désormais abrite. Celui qui incarna, et avec quel brio, le capitaine Conan, de Bertrand Tavernier, en 1996, n’est pas tendre pour le récent « exilé », lui rappelant au passage qu’ « on n’abdique pas l’honneur d’être une cible », une tirade que le capitaine Torreton emprunte à Cyrano de Bergerac et qu’il retourne contre Depardieu, qui a prêté chair, et avec quel panache, au bretteur gascon.

De quoi s’agit-il, précisément ? D’un acharnement contre l’un des plus grands acteurs du cinéma français, sinon, le plus grand ? Bien sûr que non. Mais Gérard Depardieu, de par sa stature cinématographique, de par son succès, est devenu un symbole. Le symbole de ces gens qui, à force de s’élever socialement, ont fini par perdre de vue la notion du bien commun. Or le bien commun, c’est ce qui fonde une communauté humaine, c’est la chair même du « vivre-ensemble », sans quoi une société perd sa raison d’être. C’est d’ailleurs ce à quoi on assiste depuis des décennies, en Occident, à une déperdition (pour ne pas dire une perte) insidieuse de la notion du bien commun, ce mortier qui tient encore l’édifice social.

 Lors d’un plateau  consacré à l’évasion fiscale par la rédaction de Mediarpart, en direct sur internet, vendredi 14 décembre 2012, Edwy Plenel a rappelé le sens de l’impôt en se référant à ce qu’avait écrit en 1937 le Secrétaire du Trésor des Etats-Unis, Henry Morgenthau, ministre sous le mandat de Franklin Roosevelt, et qui disait ceci : « Les impôts sont le prix à payer pour une société  civilisée ». Morgenthau fustigeait alors les citoyens qui préféraient verser dans l’évasion fiscale plutôt que d’apporter leur juste part à la contribution sociale, ces citoyens qui, par leur comportement, entérinaient une civilisation au rabais en considérant  l’Etat comme une sorte d’appendice au service de leurs seuls intérêts. Or, ce qui fonde justement une société, c’est la notion d’intérêt général, autrement dit, la notion de bien commun, sans quoi une société perd sa raison d’être. C’est cette raison d’être que Gérard Depardieu met à mal et que tous les planqués fiscaux de Néchin et d’ailleurs battent en brèche en se soustrayant à leur devoir de contribution. Or l’argent n’a de sens que par rapport  à une communauté humaine au sein de laquelle il peut exercer son pouvoir. Sans communauté humaine fondée sur une base commune et articulée autour de codes communs, l’argent perd sa raison d’être (sa valeur de monnaie d’échange). La richesse ne vaut que parce qu’il y a encore du bien commun. Mais à force de saper le socle de ces valeurs communes, qui sont le mortier de l’édifice social, un jour, tout finira par tomber, et les riches (notamment ceux qui ne voyaient que leur intérêt propre au détriment de l’intérêt général) perdront leur pouvoir, le pouvoir que la richesse leur donnait quand elle pouvait encore s’exercer au sein d’une même communauté humaine édifiée sur la notion du bien commun.

C’est cela que le comédien Philippe Torreton rappelle à Gérard Depardieu. Le sens du patriotisme, au sens noble du terme, auquel le premier ministre se référait, c’est le sens du bien commun. C’est-à-dire, ce qui nous relie, nous, les être humains, locataires de la serre bleue Terre, ce « bien commun » que nous avons en partage. 

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