La goutte qui fait déborder le vase ?

La frappe militaire du 14 avril 2018 contre des installations syriennes, menée conjointement par les forces américaines, britanniques et françaises, en représailles à la dernière attaque chimique perpétrée dans la Goutha[i] par l’armée fidèle à Bachar al-Assad...

La frappe militaire du 14 avril 2018 contre des installations syriennes, menée conjointement par les forces américaines, britanniques et françaises, en représailles à la dernière attaque chimique perpétrée dans la Goutha[i] par l’armée fidèle à Bachar al-Assad, malgré les dénégations de Moscou qui parle d’une mise en scène — Sergueï Lavrov affirme même détenir les preuves « irréfutables » de la mise en scène de l’attaque dénoncée par l’Occident, œuvre des services secrets d’un État « en première ligne dans la campagne russophobe », cette frappe résonne comme un coup de tonnerre. 

Évidemment, on peut estimer que cette intervention militaire (intervention par les airs avec le lancement de missiles américains couplé à des frappes aériennes menées par des avions de combat français et britanniques)  arrive trop tard pour qu’elle ait un impact réel sur la guerre en Syrie, comme l’a déclaré Olivier Besancenot en réponse à Jean-Michel Aphatie sur France-Info, qu’elle est irresponsable pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Marine le Pen, laquelle dénonce le fait que la frappe a eu lieu avant même que les experts internationaux aient pu se rendre sur place pour se prononcer sur la réalité de l’attaque chimique, et qu’elle est inutile, selon Laurent Wauquiez. On peut estimer que cette frappe arrive trop tard puisque Bachar al-Assad a gagné la guerre, comme le déclare Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères sous la présidence de Nicolas Sarkozy. On peut d’autant plus estimer cela que la fameuse « ligne rouge » fixée par le président Obama a été franchie le 21 août 2013 lors de l’attaque chimique perpétrée dans la Ghouta par l’armée fidèle à Bachar al-Assad et à maintes reprises depuis cette date-là.

On peut aussi estimer qu’il est à peine croyable que celui qui est à l’initiative de la réponse militaire aux exactions du régime syrien n’est autre que le président Trump, celui-là même qui, en 2013, dans un twit, exhortait le président Obama à s’abstenir militairement face aux agissements de Bachar al-Assad en arguant d’un possible engrenage en Syrie, foyer de tous les dangers. Preuve qu’il y a loin de la posture de l’observateur à la situation de la personne au pouvoir, qui a le pouvoir de décider et la capacité d’agir. Ce qui montre, s’il en était besoin, à quel point les opinions des uns et des autres sont fonction non pas tant de la réalité d’une situation que de leur position, de leur rapport à cette même réalité.

Les déclarations de Besancenot, de Mélenchon de Le Pen et autres Wauquiez, ne sont jamais que des déclarations de responsables politiques, c’est-à-dire, des opinions de principe qui sont plus des messages adressés en direction de leurs base électorale que des jugements éclairés, une évaluation pertinente de la situation réelle. Cette myopie dont sont frappés nombre de responsables politiques français rappellent celle de Chamberlain et Daladier, heureux d’avoir sauvé la paix lors des accords de Munich signés en 1938 avec Hitler et Mussolini, accords qui menaient à la guerre comme l’avait prévu Churchill, lequel avait déclaré dans une formule devenue mémorable : « Les Français avaient le choix entre le déshonneur et la guerre, ils ont choisi le déshonneur et ils auront la guerre. »

Il y a ceux qui  profèrent pour occuper le terrain médiatique, qui profèrent faute de faire, les professionnels du débat public qui font état de leur opinion pour prouver qu’ils existent sur l’échiquier politique, et ceux dont l’analyse clairvoyante a une valeur quasi prophétique. Il y a les responsables politiques de l’espèce de Churchill, avec cette épaisseur qui confère une hauteur de vue, et les autres, qui profèrent à l’envi, qui collent tellement à l’actualité, avec cette épaisseur de papier cigarette, qu’elle transparaît à travers eux, comme s’ils étaient devenus transparents, tellement pris par le flux des évènements qu’ils ne font jamais que suivre le mouvement, quitte à se renier après si le cours des choses s’inversait. Mais qui se souviendrait de ces déclarations à l’emporte-pièce au vu de la capacité d’oubli des citoyens qui s’accroît à mesure que le temps médiatique s’accélère, que le rythme des sociétés modernes est de plus en plus rapide ? L’important, ce n’est pas le message, dont le sens se dissout dans le tapage médiatique ambiant, l’important, c’est de jouer le rôle de messager. Et les responsables politiques de ce pays qui ne sont pas au pouvoir excellent dans ce rôle-là, celui du messager. McLuhan l’avait bien discerné,  qui disait que «  le message, c’est le medium ».

Nous sommes dans un monde où la diffusion confine à la confusion, où le contenant fait office de contenu, où la forme l’emporte sur le fond, où le message s’efface derrière le messager. Monde de l’outrance et de la prolifération des formes d’information qui finit par déformer le sens même de l’information, le comble, quand on sait qu’informer signifie mettre en forme, donner de la forme. Un monde où, de plus en plus, l’homme devient téléprésent à sa réalité, faute de présence immédiate. D’où le succès planétaire des réseaux dit « sociaux » sur internet avec les « amis virtuels » de Facebook et la pensée réduite à sa plus simple expression sur Twitter, dont le président Trump est l’éminent représentant à force de twitter plus vite que son ombre, de twitter à tort et à travers, pour dire tout et faire son contraire cinq années plus tard, comme dans le cas qui nous occupe, celle de la réaction militaire des Américains, des Britanniques et des Français, en représailles à une violation de plus de la part de Bachar al-Assad de la convention internationale de Genève s’agissant de l’interdiction des gaz neurotoxiques dans un conflit armé. Interdiction que « la dynastie des salopards al-Assad » (la formule est de Bernard  Kouchner) ignore avec superbe, une dynastie d’assassins qui prospère sur la formule du gaz sarin syrien.

On peut se demander si la communauté alaouite, dont est issu le clan Assad, n’est pas une branche nécrosée de l’évolution de Sapiens au Proche-Orient au regard de l’inhumanité singulière qui soude ses membres autour du dictateur, une branche qui bénéficie du soutien aveugle de l’Iran pour son appartenance au chiisme et dont les responsables sont passés maîtres dans l’art de l’oppression et de la mort, art dont le nazi Alois Brunner, réfugié en Syrie, transmit à Hafez al-Assad (le père de l’actuel dictateur) à partir de 1971 quand ce dernier prit la tête du pays en formant les chefs de renseignement syriens et en instituant la pratique de la torture en prison avec des techniques éprouvées.

La Syrie émet un rayonnement mortel au Proche-Orient, comme un produit radioactif, et ce rayonnement a accru son activité toxique depuis le printemps arabe survenu début 2011. Cela fait sept années déjà que ce Tchernobyl sociopolitique contamine le Proche-Orient, et ce  rayonnement de la mort a franchi depuis longtemps la zone proche-orientale pour contaminer des esprits disposés à le recevoir en Europe pour le répandre à l’envi. Daech est un produit du wahhabisme saoudien exposé au rayonnement syrien, avec comme substrat de base des comparses de Saddam Hussein revanchards passés par les geôles américaines en Irak. La Syrie est certes le foyer de tous les dangers, le risque d’engrenage est en effet bien réel, avec la présence des Russes et le soutien des Iraniens, sans parler des Turcs qui profitent du chaos ambiant pour lutter contre les Kurdes à la frontière nord-est jusqu’à mener des incursions en territoire syrien, jusque dans la ville d’Afrine dont ils ont pris le contrôle, mais laisser la Syrie continuer d’émettre son rayonnement mortel sans réagir est tout aussi dangereux. La réponse militaire peut être jugée tardive par rapport à la première attaque chimique survenue le 21 août 2013 dans la Ghouta alors que Moscou et Washington étaient signataires en 2013 d’un accord interdisant Damas de détenir et de faire usage de gaz neurotoxiques, mais mieux vaut tard que jamais.  

 

[i] La Ghûta : le  mot arabe ghouta ou ghoûta, qui signifie « oasis, dépression », désigne les terres cultivées qui entourent Damas) et qui constituent une oasis dans le désert syrien.

 

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