Dans la peau d'un porc

Le 15 mai 2011, la France était plongée dans un état de sidération : l’étoile montante du parti socialiste, Dominique Strauss-Kahn, au zénith de sa popularité et que tout désignait pour être le candidat du PS pour les présidentielles de 2012 était arrêté à New York pour agression sexuelle sur la personne d’une femme de chambre du Sofitel de Manhattan.

Trois ans plus tard, beaucoup d’eau est passée sous les ponts : celui qu’on appelle communément DSK (un sigle est tellement plus cinglant que le nom composé), a été mis en examen en mars 2012 dans l’affaire du Carlton à Lille pour « proxénétisme aggravé en bande organisée » (et laissé en liberté sous caution), la ville de celle qui, naguère, se disait son amie, Martine Aubry. Quant à Anne Sinclair, elle qui disait ne pas douter de son époux, elle s’est depuis séparée de cet homme encombrant qui fut le patron du FMI.

Abel Ferrara, cinéaste américain, a fait un film sur cette affaire avec Gérard Depardieu dans le rôle de DSK. Isabelle Adjani, pressentie pour jouer le rôle d’Anne Sinclair, s’est finalement désistée, pressentant que l’adaptation de cette histoire qui ne sentait pas bon ne s’en sortirait pas mieux. Il semblerait en effet que l’actrice ait eu du nez si l’on en croit les critiques du film récemment projeté à Cannes : avec une Journée à New York d’Abel Ferrara, on aurait atteint le degré zéro du cinéma. Et pour Gérard Depardieu, le plus célèbre exilé fiscal de France, qui jouait comme un dieu dans Cyrano de Bergerac, on aurait atteint le degré zéro du jeu d’acteur, si l’on en croit la chronique de Nicolas Bedos parue dans Elle. Ce qui ne semble guère étonnant quand on apprend que ce qui motivait l’acteur pour faire ce film, c’était l’aversion qu’il avait du personnage qu’il interprète. Comment un acteur peut-il donner du corps à un personnage qui suscite du dégoût chez lui ? Comment alors rendre crédible le personnage qu’on joue en ne le réduisant pas au seul dégoût qu’on en a ? Le défi semblait impossible à relever, et apparemment, Gérard Depardieu, malgré son immense talent (passé) n’y est pas parvenu. Il n’est d’ailleurs pas certain que l’acteur déclinant se relève jamais de cette performance bestiale, où il  se complaît dans la peau d’un porc, que ce porc porte l’estampille DSK ou pas marquée au fer rouge.     

Rappelons qu’en février 2013, l’essayiste Marcela Iacub publiait Belle et Bête, un ouvrage où elle raconte sa liaison avec DSK qu’elle qualifie d’ « être double, mi-homme mi-cochon ». Si l’ouvrage a laissé moins de souvenirs qu’un bouillon cube fondu dans l’océan médiatique bouillonnant de par la nullité de la démarche de son auteure, à la fois juge et partie sur le sujet de son étude, (l’approche de l’auteure disqualifie le sérieux du propos dès lors que la relation qu’elle a eue avec Strauss-Kahn jusqu’en 2012 n’avait pour but que d’aboutir au livre qu’elle projetait d’écrire sur la bête DSK), il n’en demeure pas moins qu’il demeure un témoignage de première main  (si l’on ose dire), une expérience « embedded » comme on dit, pour parler de ces films où le cinéaste documentariste adopte les conditions de vie de ceux qu’il accompagne et qu’il filme. De DSK, Marcela Iacub dit ceci : « Ce qu’il y a de créatif, d’artistique chez Dominique Strauss-Kahn, de beau, appartient au cochon et non pas à l'homme. L’homme est affreux, le cochon est merveilleux même s’il est un cochon. C’est un artiste des égouts, un poète de l’abjection et de la saleté. »

Artiste des égouts. C’est cela que l’auteure qualifie de « merveilleux ». Curieuse inversion de sens. L’égout appelle plus naturellement le dégoût que l’émerveillement. La proximité phonique des mots ne fait d’ailleurs que renforcer leur parenté sémantique. Ce qui est curieux, c’est le rapport au dégoût, justement. Gérard Depardieu évoque le dégoût qu’il a de DSK, ce qui ne le gêne en rien pour se glisser dans sa peau. Or, comment se glisser en vérité dans la peau d’un personnage si l’on ne  partage pas quelque chose avec lui ? Comment incarner un autre que soi si ce dernier est trop loin de soi ? Comment jouer vraiment un rôle si l’on ne s’emplit pas de son personnage, si l’on ne s’imprègne pas de lui, si l’on n’est pas perméable à sa réalité ? De deux choses l’une : soit Depardieu ne s’est pas glissé en vérité dans la peau de DSK et ne fait que feindre, ce qui expliquerait la nullité de son jeu dans cette interprétation particulière, soit il a fait réellement corps avec DSK, il a incorporé le dégoût du personnage pour le faire sien, d’où le dégoût ressenti devant l’écran par Anne Sinclair où remonterait à la surface et en pleine lumière l’égout humain d’un homme, Dominique Strauss-Kahn, Docteur Strauss et Mister Kahn, l’homme double, ministre et économiste le jour et Shere Khan la nuit, sinistre amateur de chair de femme. Mais cette hypothèse semble peu crédible : le jeu de Depardieu est certainement mauvais non pas parce qu’il donne chair au porc (humain) avec excellence mais parce qu’il fait du faux porc humain, qu’il fait du porc Depardieu, de même que naguère l’entreprise Spanghero faisait passer du cheval pour du bœuf dans ses plats cuisinés. 

Poursuivons avec le dégoût. Anne Sinclair, l’ancienne épouse de DSK, a fait part de son dégoût en voyant le film d’Abel Ferrara. Ce qui est curieux, c’est que la femme qui a partagé la vie de cet « être double, mi-homme mi-cochon », pour reprendre le mot de Marcela Iacub, ait ressenti du dégoût devant cette mauvaise imitation de DSK, voire cette imitation détournée, mais aucun devant l’original, en d’autres termes, devant Dominique Strauss-Kahn en personne. Car lorsqu’elle est récemment sortie de son silence sur l’affaire de DSK, après deux ans de déni, étonnamment, ce n’est pas le dégoût de son ex-époux qu’elle a exprimé, mais le fait qu’elle n’avait jamais rien su de ce que la justice reprochait à son ancien époux. Ce n’est pas l’idée de dégoût de son époux qui est apparue, mais celle d’avoir été trompée, dupée. Elle savait que son mari était libertin, dit-elle, mais elle ignorait que c’était un prédateur sexuel malgré toutes les rumeurs qui couraient sur lui, et malgré des avertissements on ne peut plus clairs (cf. l’affaire Tristane Banon, la fille de Anne Mansouret). Il n’est pire sourd que celui ou celle qui ne veut pas entendre, pire aveugle que celui ou celle qui ne veut pas voir. Anne Sinclair fait manifestement partie de cette catégorie-là : il a fallu que le ciel lui tombe sur la tête pour que les écailles lui tombent des yeux, et encore, deux ans après le scandale du Sofitel à Manhattan. Elle, qui se voyait bien en première dame de la République française au bras de son époux président, pensait que tout cela n’était qu’un complot fomenté contre ce dernier, le fruit de jalousies, de rivalités politiques. Curieux, pour une journaliste, qui portait auparavant un regard clair sur l’actualité, d’être autant frappée de cécité à l’endroit de sa vie privée. Mais comme chacun sait, fils de cordonnier est le plus mal chaussé.

Oui, ce qui est curieux, c’est qu’Anne Sinclair n’ait pas fait part (au journaliste qui l’interviewait) du dégoût qu’elle ressentait à s’être trompée de la sorte sur son ancien époux,  qu’elle ne lui ait pas fait part tout court du dégoût que lui inspirait un homme pareil auprès duquel elle avait vécu douze années durant.

En s’exprimant à propos du couple que formaient Dominique Strauss-Kahn et d’Anne Sinclair au temps de leur splendeur, le couturier Karl Lagerfeld disait que c’étaient des personnes au charme magnétique pourvus d’une forte charge érotique. On sentait bien, à la manière dont il en parlait, que le couturier était fasciné par eux. Gageons que c’est ce magnétisme que dégageait DSK qui aura fait perdre le nord si longtemps à Anne Sinclair, comme il aura fait perdre le nord à tant d’autres qui se disaient ses amis, de Martine Aubry à Pierre Moscovici, dont DSK était le mentor. Le grand mentor était un grand menteur, qui mentait si bien que nul auprès de lui ne pouvait lui trouver de torts, comme si le mensonge du personnage avait un tel pouvoir magnétique qu’il déboussolait toutes les raisons à l’entour. « L’artiste des égouts » selon Marcela Iacub, laquelle ne recula pas devant l’idée de se glisser dans la peau d’un succube pour étudier de plus près,  « embedded », son sujet fascinant, avait tout de même le bon goût de hanter les égouts où ruisselaient des rivières de diamants, à moins que ce n’en soient que les effluents, pour avoir épousé la riche Anne Sinclair après avoir embrassé une carrière où le pouvoir vaut son pesant économique.

Ce qui est étrange quand on apprend le dégoût que dit avoir ressenti  Anne Sinclair en voyant le gros corps nu de Depardieu (un « gros plein de soi », aurait dit Sartre) à l’écran, dans le rôle supposé du DSK, c’est que le dégoût, c’est comme les trains, un dégoût  peut en cacher un autre, mieux, un dégoût peut en chasser un autre. 

Ne nous y trompons pas, même si l’attitude et la posture de Depardieu sont à même de susciter le dégoût, le véritable dégoût se trouve ailleurs : la véritable question qu’il convient de se poser, c’est comment un individu comme Dominique Strauss-Kahn a pu briller pendant si longtemps dans ce système-là si ce n’est que ce système est aussi noir qu’un égout ? Le dégoût qu’on doit avoir de DSK, qui s’est employé à  avoir autant de pouvoir que possible pour assouvir ses pulsions sexuelles, rejaillit nécessairement sur le système qui a permis à un tel individu de prospérer des années durant, en toute impunité, en pleine lumière, et sans que nul ne s’inquiète. Ne nous y trompons pas, le véritable dégoût qu’on doit ressentir est à l’égard du système, dont les individus ne sont jamais que l’émanation, l’expression, et le système est la somme de tous les individus qui le composent. Le reste est littérature. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.