Un café sang pour sang arabica nommé gésir

 

La version servie par les autorités saoudiennes sur les circonstances de la mort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi survenue dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul, après plus de deux semaines de dénégation de Riyad, est à peu près aussi crédible que celle des deux agents des services secrets russes soupçonnés d’avoir empoisonné au Novichok l’ex-agent double Sergei Srkipal réfugié en Angleterre, à Salisbury, et qui ont déclaré sans sourciller sur une chaîne de télévision russe s’être rendus à Salisbury pour visiter la cathédrale, à quoi les Britanniques ont répondu que pareille allégation était une insulte faite à leur intelligence. Ainsi, si l’on en croit la version officielle des Saoudiens, la mort du journaliste saoudien réfugié aux États-Unis depuis septembre 2017 serait accidentelle : elle serait la conséquence d’une rixe inopinée survenue entre lui et les membres des services secrets saoudiens arrivés en nombre la veille au consulat, une rixe qui aurait dégénéré. On a un peu de mal à imaginer une rixe libre entre un homme seul opposé à plus d’une dizaine d’hommes venus du royaume wahhabite expressément pour lui. Il n’y a que le président Trump pour trouver crédible cette version parce que ça l’arrange et que les affaires doivent continuer. Business must go on…

Le plus grotesque dans cette terrible affaire, c’est encore qu’elle ait été révélée par le pouvoir turc, ennemi féroce des journalistes et de la liberté de la presse, ce pouvoir qui s’est complu à distiller savamment la trame de la tragédie dont fut victime le journaliste saoudien, une tragédie dont il n’ignorait rien, le consulat saoudien ayant été placé sur écoutes, comme pour entretenir le suspens avec un art consommé d’auteur de polar.

L’Arabie saoudite n’a pas seulement un sous-sol riche en or noir mais aussi et surtout un régime riche en horreur. Si en creusant le désert on fait jaillir le pétrole, en creusant dans les sphères du pouvoir saoudien on fait vite rejaillir la monstruosité noire et visqueuse d’une tyrannie religieuse brute dont le prince héritier Mohammed ben Salmane est le digne exploitant, n’en déplaise à l’Occident, qui a voulu croire opportunément à ses velléités de réforme, cette poudre aux yeux, comme la liberté théorique accordée aux femmes du royaume  de pouvoir conduire, une liberté nécessitant toutefois l’autorisation du mari, du père ou du fils, c’est-à-dire, une liberté soumise au bon vouloir du mâle. Le wahhabisme barbare dont Daech est l’avatar abominable est la face noire de l’Arabie saoudite dont la face dorée édifiée sur l’exploitation de l’or noir est une illusion,  un mirage du désert. Car la face dorée et la face noire ne font qu’une. L’Arabie wahhabite est noire, âpre comme un café tellement serré qu’il prend à la gorge : un café au goût de pétrole. Un café nommé gésir.

 

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