Il était une fois en Xaintrie

Il était une fois la Xaintrie, une contrée aux confins des provinces du Limousin, de l’Auvergne et du Quercy, située dans le coin sud-est de la Corrèze et cernée par trois rivières, la Cère, la Marronne et la Dordogne.

Il était une fois la Xaintrie, une contrée aux confins des provinces du Limousin, de l’Auvergne et du Quercy, située dans le coin sud-est de la Corrèze et cernée par trois rivières, la Cère, la Marronne et la Dordogne. C’est d’ailleurs cette situation géographique qui valut à ce territoire reculé de s’appeler Xaintrie, puisque le vocable est issu de l’occitan lou chaintre « borne, limite ».

Il était une fois un passionné de la vie rurale au Moyen-Âge en Xaintrie, un certain Pierre Gire, fils de maçon, qui eut l’idée un peu folle de reconstituer un village paysan à la fin du XVe siècle, pierre après pierre, chaumière après chaumière, au Puy d’Arrel, à Saint-Julien-aux-Bois (non loin de Saint-Privat), sur un espace de sept hectares à une altitude de 600 mètres, un site qui offre une vue imprenable sur les contreforts majestueux de l’Auvergne, à l’orient.

C’est en fait un rêve d’enfance auquel le créateur du site s’est employé à donner corps après des années de recherches documentaires sur la région (des actes notariés du XVe siècle), archéologiques et ethnographiques, le rêve de vivre dans un village médiéval paysan avec ses chaumières, ses granges, ses cultures autour, bordées de murets en pierres sèches, son jardin potager (un conservatoire des plantes de l’époque), ses animaux domestiques (vaches, chèvres, porcs, poules) avant l’apparition d’espèces bien distinctes par la sélection, et son rucher.  Et le rêve est devenu réalité à partir de 2006.

Tout y est : les habitations sont pourvues de leur ameublement rustique, leur couverture est constituée de chaume (confectionné à partir des hampes du seigle), même les gonds des portes ont été ouvragés à la façon de l’époque. Une partie des matériaux utilisés provient d’ailleurs d’anciens bâtiments de Xaintrie, pierres de taille, pièces de charpente, le reste à été façonné en restant fidèle à l’esprit médiéval.  À l’intérieur, des provisions diverses sont suspendues au plafond, de la charcuterie qu’on fait sécher le plus souvent. Le sol est en terre battue dans l’habitation des métayers, il est constitué d’un pavement dans celle du notaire fermier. La lumière filtre à travers les poutres entrecroisées sous le chaume des granges, des poules de plus petite taille que nos gallinacés modernes vont et viennent. Tout y est tellement vrai que l’on s’y croirait, tout respire le Moyen-Âge paysan, jusque dans les odeurs des intérieurs. Il ne manque que les occupants du village dont on pourrait croire qu’ils sont dans les champs à côté. Le bâtisseur du village médiéval n’en fait pas mystère: jusqu’à la moitié du XXe siècle, de par sa situation géographique, la Xaintrie est restée à l’écart de la modernité et, dans les campagnes, les paysans vivaient comme leurs ancêtres du Moyen-Âge, ou peu s’en faut. Ainsi, les tracteurs n’ont remplacé les bêtes de trait que dans les années 60. C’est pour cette raison que Pierre Gire a pu bénéficier du savoir-faire des anciens du pays, notamment pour poser le chaume sur les toits des habitations, parce que le passé médiéval de la Xaintrie n’était pas reculé, mais tout proche, près de la surface, et qu’il ne demandait qu’à sortir de terre d’un coup de pioche.   


Cette reconstitution, unique en France, réalisée avec un rare sens du détail et de l’authenticité, autant dans sa démarche que sa mise en œuvre, fait écho à un autre chantier, en cours depuis seize années déjà, celui du château de Guédelon, en Puisaye,  dans l’Yonne, un château fort de type philippien (début XIIIe siècle). Ce projet de construction historique, unique au monde, consiste à édifier un château fort médiéval à partir des seules techniques médiévales (et en recourant uniquement à un outillage médiéval fabriqué sur place, du plus petit clou forgé sur le site jusqu’aux engins de levage, comme la « cage d’écureuil », la grue médiévale d’alors, en passant par la confection des cordages, confectionnés à partir du chanvre cultivé sur place), telles qu’elles étaient connues en Puisaye et, ce faisant, à comprendre les méthodes de construction des châteaux de cette époque. À titre indicatif, les maîtres d’œuvre de Guédelon ont mis plus d’une année avant de retrouver la recette du mortier médiéval à partir des matériaux dont ils disposaient sur le site. C’est dire à quel point y a loin de l’idée qu’on se fait parfois des choses à la réalité de la chose elle-même. Ce chantier est d’ailleurs suivi par des médiévistes de l’Université Lumière Lyon II, qui, en supervisant le projet, confrontent ainsi la connaissance universitaire du Moyen-Âge à l’expérience de terrain. On ne peut regretter qu’une chose, c’est que le propriétaire du site, Michel Guyot, et restaurateur du château Saint-Fargeau, dans l’Yonne, ait jugé bon de vendre l’idée aux Américains. Gageons que Guédelon version US rivalisera avec Disneyland, sauce médiévale, et qu’il connaîtra le même sort que le film Les Visiteurs en Amérique de Jean-Marie Poiré, reprise américaine poussive du célèbre opus sorti en France en 1993, qui ne convaincra personne, outre-Atlantique comme en France. En effet, comment adapter le Moyen-Âge aux Etats-Unis, qui n’en ont pas connu ? Le seul Moyen-Âge qu’on connaît outre-Atlantique est le Far West, qui n’est pas loin mais tellement proche quand on voit le nombre de tueries par armes à feu aux États-Unis, interminable florilège de poudre et de sang.

 

Si le créateur du site des Fermes du Moyen-Âge trouve plutôt flatteuse la comparaison avec le site de Guédelon, il en va autrement quand on compare son œuvre au Puy-du-Fou, en Vendée, dont il estime qu’il s’agit là d’une dérive marchande typique du parc d’attractions, avec sa propension à verser dans le spectacle. Sans nul doute n’a-t-il pas tort, même si son discours prend parfois une tonalité un tantinet radicale quand il juge (avec sévérité) notre époque moderne. Mais une fois encore, comment lui en faire le reproche quand on apprend qu’en moins de dix années, avec la seule assistance de son père maçon et sans avoir recours à des machines, il a réalisé une tâche qui, normalement, aurait nécessité le concours d’une trentaine de personnes travaillant à plein temps (la moitié de l’année) sur la même période de temps. À titre de comparaison, et toutes proportions gardées, le site de Guédelon emploie quarante-cinq personnes (à mi-temps) tout en bénéficiant de l’apport de deux cents bénévoles, qui viennent renforcer le dispositif. Certes, le projet de Guédelon est d’une autre ampleur. Il n’en demeure pas moins que ce qu’a réalisé le créateur des Fermes du Moyen-Âge, dans ce pays des confins, la Xaintrie, est un formidable tour de force et une prouesse technique, une merveille où la justesse n’a d’égale que l’authenticité qui se dégage  de l’ensemble.

 

C’est pourquoi, si d’aventure, vous, lecteur(s), veniez vous perdre aux confins des provinces du Limousin, de l’Auvergne et du Quercy ou là, dans ce coin de paradis niché au fin fond de la Corrèze, si d’aventure vous vous risquiez dans ce coin perdu pour vous retrouver, n’oubliez pas : il est un lieu qu’on visite comme on prend place dans la machine à remonter le temps, à Saint-Julien-aux-Bois. Ce n’est pas loin de Saint-Privat, sur la route qui plonge en direction de la Dordogne, au bord de laquelle la ville d’Argentat se dore au soleil, c’est si proche et si loin à la fois, on remonte même au Moyen-Âge, à moins que ce ne soit le Moyen-Âge qui remonte à nous, on tombe presque dedans, on a même du mal à en ressortir tellement qu’on s’y sent bien. Car Pierre Gire, droit dans ses chausses, nous fait sentir à quel point nous autres, ses contemporains, qui ne contemplons rien d’autre que le néant de la modernité, avons perdu le sens giratoire des choses à force d’être des girouettes agitées par le caprice des modes successives, entre i-phones furtifs et autres tablettes de fol aloi.

Last but but not least : l’accueil du site abrite une salle où, sur un grand écran plat, est diffusé une fiction qui retrace la vie d’un personnage du village à la fin du XVe siècle. Il s’agit du témoignage d’un paysan-notaire, qui rend compte du passage de l’année 1476. Le film est une reconstitution de la vie du village médiéval paysan au rythme des saisons, des récoltes et des tâches quotidiennes. On y voit des hommes, des femmes, dans leur costume d’époque, en accord avec la nature, dans la succession des gestes quotidiens. Des êtres humains qui vivent pleinement, dans la rigueur du temps mais dans la douceur de la simplicité. Qu’ils semblent loin, ces bonnes gens de la Xaintrie ! Et pourtant, l’essentiel est là, à jamais présent, dans le perpétuel présent du temps. Le sens profond des choses, non pas à portée d’un clic, mais à quelques générations près. La chute du film est rude néanmoins. Le texte final, qui se déroule à l’écran, dit à peu de choses près ceci : qu’il importe de rendre hommage à la vie de nos ancêtres, qui ont vécu avec dureté mais dignité, avant que notre espèce humaine, emportée par un maelström de mutations non maîtrisées, ne disparaisse à jamais. 

Pierre Gire, décidément, ne tourne pas autour du pot. Il était une fois en Xaintrie une humanité au coin du monde. Quelle est donc cette rumeur du passé qui sonne le tocsin ? Serait-on aux confins de l’Humain ? 

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