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Billet de blog 22 oct. 2012

Goldman Sachs, la banque qui met le monde à sac

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« Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne —  si je puis dire — et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime. » (Propos recueillis en 2005)

                Claude Lévi-Strauss

Il est une chose de ne plus croire aux vertus du système capitaliste, de ne plus croire en la notion de progrès humain (en tant qu’il n’est de progrès que technique ou technologique, lequel s’accompagne la plupart du temps de régressions humaines), de ne plus croire non plus en la bonté de l’Homme, dont la création, le système capitaliste, provoque l’asphyxie des qualités supposées humaines, il en est une autre de prendre clairement conscience des principes qui gouvernent une des plus importantes banques au monde, sinon, la plus importante, Goldman Sachs, et de mesurer l’œuvre toxique de ses serviteurs sans âme qui n’ont de cesse de saper le système dont ils tirent parti sans vergogne pour le profit de quelques-uns. Une prise de conscience que permet le documentaire Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, dont la vision dessille les yeux. Un documentaire réalisé notamment par Marc Roche, journaliste au quotidien Le Monde, spécialisé dans le milieu de la  finance.   

Goldman Sachs, cette banque mondiale de Wall Street, en partie responsable de la crise économique qui secoue le monde entier depuis 2007, joue et gagne, encore et toujours, contre vents et marées, elle joue comme si elle faisait une partie de Monopoly à l’échelle du monde, à cette nuance près qu’elle s’emploie à gagner contre le monde, à gagner à son détriment, n’ayant cure du facteur humain, comme si ce facteur-là n’entrait tout simplement pas dans les critères de cette institution. 

Lloyd Blankfein, l’actuel PDG de « la Firme » (c’est ainsi qu’on surnomme Goldman Sachs), le reconnaît d’ailleurs sans complexe (lors d’une  émission à la télévision américaine, le Charlie Rose Show, en avril 2010) : la banque qu’il pilote fonctionne ni plus ni moins comme un casino, un casino dont il estime qu’il joue un rôle essentiel dans la société. Le même Blankfein n’hésitait pas à déclarer, en 2009, dans l’hebdomadaire britannique Sunday Times, « faire le travail de Dieu ».

Le seul principe qui gouverne la banque Goldman Sachs, c’est gagner de l’argent, gagner toujours plus. Mais gagner ne suffit même pas. La Firme a une devise : «  Il n’est pas suffisant de réussir, il faut enfoncer les autres. » Il importe de gagner en écrasant ses rivaux. Il ne s’agit donc pas de gagner au prix de la morale, comme si l’atteinte à la morale était un dommage collatéral, regrettable mais inévitable, mais de gagner avec la satisfaction d’avoir foulée aux pieds la morale. Voilà l’idéologie qui domine les serviteurs de Goldman Sachs : une sorte de solution finale appliquée au monde de la finance, avec cette nuance que cette solution finale menée sur le terrain financier a des répercussions dans l’économie réelle et qu’elle affecte des êtres humains, en chair et en sang, non pas seulement des données numériques qui émaillent les écrans d’ordinateur des salles de marché.   

Ce qui est incroyable, c’est que Goldman Sachs, qui sape l’édifice du capitalisme, bénéficie d’une étrange immunité du système dont elle s’emploie à faire vaciller les fondations. Au printemps 2012, Greg Smith, ex-vice-président de la filiale de la banque à Londres, démissionne avec fracas et dénonce publiquement dans les colonnes du New York Times les pratiques et le cynisme des dirigeants de la banque. Une condamnation inédite, à plus forte raison parce qu’elle vient de l’intérieur, qui fait le tour du monde. Le plus étonnant, c’est que la banque n’a jamais été mise en cause par la justice américaine pour sa part de responsabilité dans la crise économique mondiale, comme si elle jouissait de protections occultes. Il n’y a guère qu’un trader français, Fabrice Tourre, diplômé de l’Ecole Centrale à Paris et opérateur de marché pour le compte de Goldman Sachs, qui a été entendu par une commission du Sénat américain pour l’affaire du produit financier ABACUS, un produit toxique qui a inondé le marché européen en 2007. Goldman Sachs a lâché son opérateur du marché européen en organisant la fuite d’emails que le Français avait écrits, des emails qui révèlent le degré de cynisme de son auteur et qui prouvent qu’il mesurait pleinement la portée de ses actes. Mais la stratégie de la banque est double, car bien qu’ayant lâché Fabrice Tourre, comme on lâche du last, elle le protège en même temps en lui assurant une défense à coup de millions de dollars, une protection qui muselle le trader. Le stratagème est parfait.

On pourrait estimer que Goldman Sachs n’est jamais qu’un cas parmi tant d’autres du dévoiement d’une entreprise humaine à but lucratif, mais ce serait oublier que cette banque  n’est pas une banque comme pas une autre et que son impact sur le monde est colossal. Sa puissance financière équivaut à deux fois le budget annuel d’un pays comme la France. Mais il n’y a pas que cela. Le plus le plus terrible, c’est de mesurer à quel point Goldman Sachs étend son empire sur le monde entier en plaçant « ses hommes » à des postes clefs, notamment en Europe, dans les institutions financières et politiques. On dirait une mafia de cols blancs qui œuvre dans l’ombre, une mafia où se mêlent financiers, économistes et hommes politiques, une mafia qui s’insinue dans tous les rouages de la gouvernance mondiale pour faire prévaloir l’esprit et l’intérêt de la Firme. C’est ainsi que le nouveau gouverneur de la banque européenne, l’Italien Mario Draghi, est un ancien de Goldman Sachs ayant travaillé à Londres. Un haut responsable qui, à son échelon, n’a pas pu ne pas être informé des agissement de la banque avec la Grèce, s’agissant d’abord du maquillage de ses comptes et ensuite de ses manœuvres ayant provoqué l’effondrement du pays, même s’il prétend le contraire devant les députés du Parlement européen à Strasbourg.  Et que dire de l’action du secrétaire au Trésor des États-Unis, Henry Paulson, qui, sous le règne de George Bush, fit liquider en 2008 Lehman Brothers, une banque rivale de Goldman Sachs, lui, Henry Paulson, qui n’était autre que l’ancien PDG de Goldman Sachs, qu’en dire en effet, sinon qu’un pareil conflit d’intérêts revient à bafouer l’éthique la plus élémentaire ? 

Nick Dunbar, un journaliste britannique spécialisé dans le milieu de la finance, compare d’ailleurs Goldman Sachs à certains animaux dominants tels que le requin, le rat ou la guêpe, des créatures à la fois effrayantes et fascinantes qui survivraient selon toute probabilité à l’extinction de l’espèce humaine. En anglais, la formule du journaliste est plus frappante encore dans la mesure où, au plan phonique, Goldman Sachs entre plus en résonance avec les vocables anglais shark (« requin »), rat (« rat »)  et wasp (« guêpe »).

Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, ou plus précisément, la banque qui mène le monde à sa perte. Car à force de mettre un prix sur tout, à force de mettre le monde en équations, à force de jouer avec la valeur des choses, plus rien n’a de valeur, et, par une sorte d’inversion maligne des choses, la finance, censée être au service de l’économie, censée être au service de l’homme, est devenue le maître de l’économie, laquelle est devenue le maître de l’homme, lequel n’est plus qu’un misérable pion, le jouet de banquiers fous, de financiers déshumanisés, de mutants qui jouent le destin des hommes sur un coup de dés, pour décrocher le jackpot.

Les hommes polluent pour s’approprier le monde, dit Michel Serres. Les banquiers de Goldman Sachs, plus que de s’approprier le monde, le vident de sa substance, ils le vampirisent. Leur pouvoir se fonde sur la faiblesse des multitudes, leur richesse naît du jeu pervers du capitalisme, qui appauvrit les masses pour la satisfaction d’une poignée, un capitalisme dont DavidHarvey, géographe américain, résume très bien le principe : « Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d'autant plus vivant qu’il en suce davantage. » Les serviteurs de Goldman Sachs sont des morts-vivants qui s’ignorent, qui signent notre arrêt de mort.  

P.C.  

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