La peau de la République

Au soir de sa défaite, comme s’il avait du mal à se soumettre au verdict des urnes, le héraut de « la France insoumise », Jean-Luc Mélenchon pour ne pas le nommer, refusa de donner des consignes de vote pour le second tour, comme s’il s’en lavait les mains.

 Chose qui a pu en irriter plus d’un, parmi les citoyens et les responsables politiques républicains. De même, au sein du parti Les Républicains, la droite joue avec la sémantique et les éléments de langage pour ne pas nommer un chat un chat. Ainsi, le bureau politique des LR appelle à voter contre Marine le Pen en rappelant que l’abstention n’est pas une option tout en omettant soigneusement de mentionner le nom d’Emmanuel Macron, comme si c’était un gros mot, un mot tabou, un nom ineffable. Laurent Wauquiez a contribué à cette dérive anti-républicaine chez les LR, contrairement à Christian  Estrosi, Bruno Le Maire, ou encore Alain Juppé, qui appellent à voter nommément pour Macron. Même François Fillon, coupable de parjure comme on le sait, au soir de sa défaite, avait appelé à voter en faveur de l’ancien ministre de l’économie. Mais pour d’autres personnalités de droite, comme Eric Ciotti, Christine Boutin, Henri Guaino ou encore Nadine Morano, voter pour Macron est une potion imbuvable, et plutôt que de boire le calice jusqu’à la lie, ils recommandent de voter contre Macron. Christine Boutin, elle, saute le pas en appelant, à voter pour Marine Le Pen. Elle explique sur Twitter que voter Le Pen ce n’est pas adhérer au Front national, un parti qu’elle assure avoir combattu toute sa vie, que c’est simplement voter contre Emmanuel Macron. Ce dernier incarnerait à ses yeux tout ce que l’ancienne ministre de Nicolas Sarkozy n’aimerait pas : le libéralisme libertaire, la mondialisation, c’est l’argent, la banque. Elle ajoute aussi que ce dernier dénie à la France sa culture. L’ancienne présidente du parti chrétien démocrate conclut en déclarant : « Maintenant, je dois travailler pour lever l’inquiétude, la peur et l’opprobre qui pourraient s’abattre sur les électeurs de droite tentés par le vote Le Pen. »

La position de Christie Boutin, qui déclarait en 2015 que « il n’est pas possible de voter FN lorsque l’on a ces convictions religieuses (chrétiennes) fortes, parce qu’il n’y a aucune des valeurs qui sont défendues (…) » une position pour le moins réversible si l’on en juge par cette déclaration, illustre bien le déclin des valeurs républicaines au sein même de la classe politique française, un déclin des valeurs qui s’est répandu jusque dans la population française où le Front national s’est largement banalisé, au point de devenir acceptable pour des millions d’électeurs.

Et apparemment, pour un certain nombre de partisans de « la France insoumise », voter Le Pen ou voter Macron serait du pareil au même ou peu s’en faut. C’est effrayant d’en être arrivés à ce degré-là de cécité, à ce niveau-là de conscience citoyenne, quand l’esprit de la logique partisane des partis l’emporte et occulte l’intérêt supérieur du pays. C’est effrayant de traiter sur un pied d’égalité Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Comme si les idées plus libérales d’Emmanuel Macron, son européisme convaincu, étaient si éloignées de l’idée que les adeptes forcenés de Jean-Luc Mélenchon se font de la France que cela équivalait pour eux à sortir de la République française, à sortir de l’État de droit, toutes choses que le projet de Marine Le Pen contient précisément en germe après avoir œuvré dans un premier temps au retrait de l’Union européenne, au retour au franc et aux frontières nationales, en d’autres termes, à un retour en arrière absolu. Car ce retour en arrière, annonciateur de tous les reniements à suivre, à terme se solderait par un affaiblissement considérable de la démocratie française, voire par sa destruction pure et simple.  

C’est cela ce qu’on appelle « la lepénisation des idées », une lente contamination du champ républicain de la France, un empoisonnement graduel de l’espace politique français auquel on s’accoutume peu à peu en développant une tolérance à la radiation lepéniste, à tel point, que de nos jours, de 30% de la population française estime désormais que le FN est un parti comme les autres, selon un sondage réalisé il y a quelques années par le journal Le Monde. Certes, ce parti fascisant dans son principe n’est pas illégal mais toléré par la démocratie française, qui, si elle l’interdisait, romprait avec l’esprit de tolérance qui est le propre de la démocratie, une rupture qui serait le signe qu’elle serait en train de ne plus être une démocratie. C’est d’ailleurs là le talon d’Achille de notre système qui tolère en son sein l’existence même de ce qui cherche à le tuer, pareil à la larve de la guêpe ichneumon qui dévore vivante la proie à l’intérieur de laquelle elle a été introduite. Le Front national est une larve de guêpe ichneumon plantée dans la France. On dirait que les Français se sont tellement accommodés de cette présence dans le corps de la République française qu’ils ont fini par en oublier la menace. La propagande nazie n’a pas fonctionné autrement sous le IIIe Reich au point de rendre peu à peu acceptable l’inacceptable (Cf. L’exposition récente à Paris sur le pouvoir de la propagande nazie.)

Ainsi, à force de répandre dans l’Allemagne des années 30 l’idée que les Juifs n’étaient pas différents des rats, à force de banaliser cette pensée, à force de la rendre acceptable parmi la population allemande, l’idée a fait son chemin pour aboutir à la conclusion qu’en définitive il n’était peut-être pas inconvenant de se débarrasser des Juifs de même qu’on se débarrasse des rats, et que cette action était même de salubrité publique. C’est ainsi qu’a commencé la persécution des Juifs avec la complicité de la population allemande, une persécution qui a abouti à la « solution finale », une extermination qui, même si elle a été planifiée et mise en œuvre à l’insu d’une grande partie de la population civile allemande, n’a pu avoir lieu qu’au terme d’un long processus auquel a participé bon gré mal gré le peuple allemand. Oui, l’holocauste est l’histoire et le résultat d’une abominable accoutumance. C’est d’ailleurs la raison pour quelle Jean-Marie Le Pen a persisté à plusieurs reprises dans le passé  à qualifier les chambres à gaz de « détail de l’Histoire de la seconde guerre mondiale », ce qui lui a valu d’être condamné par la Justice, oubliant opportunément que justement « le diable est dans les détails ». Ce détail-là de l’extermination de quelque six millions d’Israélites, pourquoi en faire mention sinon justement, en s’évertuant à minorer le nombre de victimes juives dans les camps d’extermination, pour qu’on finisse tout bonnement par les ignorer au milieu de l’immense charnier des quelque quarante millions de morts occasionnés par la seconde guerre mondiale. Cette rhétorique poursuivie par Jean-Marie Le Pen cherchait à faire jouer ce même principe d’accoutumance pour noyer le poisson dans l’eau et faire retourner la poussière crématoire des Juifs à la poussière de l’Histoire.

Le fait que presque plus personne en France ne semble s’offusquer de la présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en dit long sur l’accoutumance dont nous, citoyens français, sommes désormais victimes. C’est bien la preuve que la stratégie de dédiabolisation du Front national élaborée par Marine Le Pen depuis qu’elle a pris le pouvoir a porté ses fruits. La dédiabolisation a abouti à la banalisation et à l’acceptation. Ce qui fait la grandeur de la démocratie en tolérant l’intolérable est aussi ce qui en fait sa vulnérabilité. L’équilibre est fragile, toujours. C’est ce qui en fait aussi le prix. En espérant que la démocratie française n’en paiera pas le prix fort, et que Marine Le Pen n’aura pas sa peau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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