Le hussard[1] noir : la face obscure du pouvoir

 1.

  

Après avoir mis au placard le débat sur l’identité nationale amorcé en 2009, un débat conduit, si l’on peut dire, par Éric Besson, un homme aux convictions politiques réversibles, voilà que Nicolas Sarkozy cherche à imposer aux citoyens français un débat sur la laïcité et la place de l’islam en France.

Depuis que l’UMP est en chute libre (ce que confirme le résultat des élections cantonales), à l’instar de la popularité du chef de l’État, qui, si l’on en croit les sondages, ne satisferait plus qu’un Français sur quatre ou cinq, le président de la République, conseillé par une éminence grise droitiste, s’est mis en tête à regagner le cœur des électeurs qu’il a perdus en allant chasser sur les terres de l’extrême droite.

Il est vrai que Marine Le Pen a le vent en poupe. Il faut d’ailleurs croire que la présence de l’extrême droite a fini par s’imposer dans le paysage politique de l’hexagone au point que la plupart des Français considèreraient désormais le Front national comme un parti comme les autres. Comme quoi, à force de s’insinuer dans les mentalités depuis plusieurs décennies, les idées de l’extrême droite auraient fini par contaminer la nappe phréatique de l’inconscient (et aussi de l’inconscience) politique de la France.

Dans l’ombre de Nicolas Sarkozy, il y a un homme, Patrick Buisson, conseiller de l’extérieur très écouté par le chef de l’État. Cet ami de Jean-Marie Le Pen et ancien directeur de Minute, un hebdomadaire d’extrême droite, oriente notamment le Président de la République en 2007 sur la question de la création du ministère de l’Identité nationale et de l’immigration. Ce conseiller sera aussi à l’origine du tour d’écrou sécuritaire pendant l’été 2010, qui a vu la campagne de démantèlement des campements de Roms. On peut tout de même s’étonner que le Président de tous les Français (pour reprendre la formule consacrée) écoute les conseils d’un individu qui ne cache pas ses affinités avec la droite extrême : que penser alors de la doctrine officielle du Président de la République, relayée par son parti, l’UPM, selon laquelle il n’y aura jamais d’entente avec le Front national ? La vérité, c’est que le ver est déjà dans le fruit. L’ombre se love au cœur de l’État, elle répand sa lumière noire et irradie le corps électoral malade de la France. Cette lumière noire que s’empressent de propager d’autres personnalités au pouvoir, ainsi Claude Guéant, qui, à peine en place dans son ministère de l’Intérieur, fait le jeu de l’extrême droite en déclarant que « Les Français, à force d’immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux », une déclaration qui fait écho au propos que Chantal Brunel avait tenus, députée de l’UMP, au sujet de l’immigration massive de Tunisiens vers l’île italienne de Lampedusa : « Il faut rassurer les Français sur toutes les migrations de population qui viendraient de la Méditerranée. Après tout, remettons-les dans les bateaux ! » La rhétorique républicaine officielle ne tient pas devant ces multiples coups de boutoir qui lui sont assénés depuis l’intérieur. 

La volonté du chef de l’État de lancer un débat sur la laïcité et la place de l’islam s’inscrit dans la lignée du débat avorté de l’identité nationale : c’est encore une manière d’occuper le terrain cher au Front national et une manière de faire diversion devant les réels problèmes auxquels sont en butte les citoyens français. C’est un débat d’autant plus déplacé que ce n’est ni à l’État ni à un parti politique majoritaire de le tenir, dans la mesure où la pratique de l’islam ne contrevient en rien à la laïcité de la République ni ne met en péril la loi de 1905, sur la séparation de l’Église et de l’État. Comme le souligne François Bayrou, président du MoDem, ce débat, dans l’hypothèse où l’on admettrait son bien-fondé, devait être l’affaire du parlement et non pas celle du parti du Président de la République. Mardi 29 mars, la Conférence des responsables de Culte en France, qui réunit les représentants du bouddhisme, des  églises chrétiennes, de l’islam et du judaïsme, a fait paraître une tribune dans le journal La Croix où elle met en garde contre un tel débat susceptible de « susciter des confusions qui ne peuvent qu’être préjudiciables » et de provoquer « des risques de stigmatisation ». L’obstination de Nicolas Sarkozy à vouloir ouvrir des débats républicains qui touchent aux questions de l’immigration et de l’islam n’est qu’une manière déguisée de courtiser l’électorat du Front national, en réponse notamment à Marine Le Pen qui, en décembre dernier, avait comparé la pratique religieuse des Musulmans dans les rues (faute de lieux de culte en nombre suffisant) à l’Occupation nazie lors de la seconde guerre mondiale.  Et ce n’est pas la position de François Baroin, porte-parole du gouvernement et ministre du Budget, lequel a assuré qu’il était hors de question qu’il revienne sur sa déclaration lundi 28 mars, dans laquelle il demandait de « mettre un terme à tous ces débats », qui devrait clarifier la ligne politique du gouvernement sur cette question.

 

2.

  

Derrière cette obsession du débat pour occuper le terrain médiatique, faute de résultats concrets de sa politique, Nicolas Sarkozy cache bien d’autres contradictions. Peu de temps après son élection, en décembre 2007, le président de la République avait accepté d’être élevé à la dignité de Chanoine honoraire de Latran, la paroisse du Vatican à Rome. À cette occasion, il avait prononcé un discours où il défendait la « laïcité positive », un concept avancé par le pape Benoît XVI. Il était pour le moins étonnant de voir un président d’une république laïque faire ainsi allégeance à une institution religieuse, le Vatican. Au cours de son mandat, Nicolas Sarkozy fit mention à plusieurs reprises de l’héritage chrétien de notre civilisation, comme s’il y avait un fil conducteur entre sa nomination honorifique par le Vatican et son attitude vis-à-vis de l’institution catholique. À tel point qu’il est même permis de se demander si Nicolas Sarkozy n’est pas en train de saper en tapinois la loi de 1905, qui établit la séparation de l’Église et de l’État.

Le président Sarkozy, depuis qu’il est au pouvoir, a souvent versé dans la confusion des genres, mêlant privé et public de manière souvent tapageuse, avec une inclination à réduire la fonction de président de la République à une dimension purement médiatique, quand il ne foule pas aux pieds la dignité de la fonction en adoptant le langage de la rue  —  le fameux « casse-toi pauvre con », tirade digne d’un Cyrano au ras du caniveau qu’il avait lancée lors de sa visite au salon de l’agriculture en 2008. Le chef de l’État n’a jamais cessé d’être ambigu comme en témoignent ses relations avec Tom Cruise, l’acteur de Mission Impossible, qui est aussi le plus prosélyte des membres de l’Église de Scientologie, considérée comme une secte en France. Rappelons que Nicolas Sarkozy a reçu la star américaine en 2004 à Paris, quand il était alors ministre de l’Économie, juste après avoir été ministre de l’Intérieur et des Cultes. En février 2008, l’Église de Scientologie a même déclaré que « La France évoluait dans le bon sens », après avoir pris connaissance de l’interview que la directrice de cabinet du président Sarkozy avait accordée à l’hebdomadaire VSD, au sujet des sectes, ce qui avait passablement ému des députés de l’opposition, et notamment François Hollande et François Bayrou.

 

Cette affaire de débat sur la laïcité et la place de l’islam en France est-elle une manœuvre du président Sarkozy pour détourner l’attention des Français des réels problèmes auxquels ils sont confrontés ou le prétexte pour imposer « la laïcité positive » chère à Benoît XVI ? En d’autres termes, la volonté de lancer ce débat traduit-elle une pure diversion tactique ou est-elle l’indice d’une obsession catholique ?  L’historien Emmanuel Todd explique que « aucun débat n’arrêtera le délire sur l’islam, qui ne résulte pas d’une menace réelle mais d’une anxiété propre à la France et à une bonne partie de l’OccidentNotre propre vide religieux est insupportable à beaucoup. La disparition du catholicisme a laissé la pensée laïque sans adversaire structurant. L’islam est donc fantasmé en adversaire de substitution. Mais on ne traite pas une crise de paranoïa en entrant dans le délire du patient. »

 

Le président Sarkozy alimente à sa façon la paranoïa populaire, ce qui a toujours été la stratégie du Front national, une stratégie ayant pour corollaire la peur voire la haine de l’étranger. En France, l’incitation à la haine raciale est passible de poursuites judiciaires, et pourtant, c’est ce à quoi se livre le chef de l’État, en toute impunité, sous les dorures de la République : l’acharnement contre l’implantation des Roms en France durant l’été 2010 en est un symptôme parmi tant d’autres.  Le président Sarkozy serait-il victime du syndrome du docteur Jeckyll et de Mister Hyde ? D’un côté, il joue au messie médiatique en volant au secours des infirmières bulgares, d’Ingrid Bétancourt ou encore de la Libye aux griffes de Kadhafi, et de l’autre, il s’emploie à répandre une lumière noire sur la République, comme naguère George Bush avait plongé les Etats-Unis dans les ténèbres en manipulant le peuple américain pour parvenir à ses fins. On a vu d’ailleurs le résultat de la politique de George Bush au terme de ses deux mandats : traque inefficace d’Al-Qaida depuis le 11 septembre 2001 provoquant une dissémination tous azimuts de la  menace terroriste dans le monde, état de guerre permanente en Irak depuis l’offensive menée en solo par les Américains contre le maître de Bagdad, enlisement de la guerre en Afghanistan contre les Talibans et usage de la torture au camp de détention de Guantanamo contre les prisonniers d’Afghanistan (ce qui contrevient aux Conventions de Genève s’agissant des droits des prisonniers de guerre), et, last but not least, crise mondiale économique sans précédent depuis septembre 2008 née de la dérégulation des marchés aux États-Unis. Or George W. Bush, du temps de sa splendeur, était le modèle du président Sarkozy, ce que le président Obama n’a pas oublié.

 

 

"Doma", Printemps 2011 

 


[1] Le terme vient du hongrois Husár qui signifie « vingtième » parce que dans les guerres contre les Turcs, chaque village devait procurer sur vingt hommes, un homme équipé.

 

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