Le sarcophage de la démocratie

 

« Le simulacre n’est pas ce qui cache la vérité, c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai »

 

                   Jean Baudrillard

 

 

Il est quand même pour le moins troublant que, en France, dans un État dit de droit, où prévalent en théorie des principes républicains, un Président sortant, sur lequel pèsent de graves soupçons de corruption, s’agissant notamment du financement truqué de la campagne pour les élections présidentielles en 1995 de son ancien mentor, Edouard Balladur, dont on estime que 10 « millions fantômes » proviendraient  des rétrocommissions des ventes de sous-marins au Pakistan (ce qui aurait provoqué l’attentat de Karachi, en représailles, causant ainsi la mort de onze employés français de la Direction des constructions navales), s’agissant aussi du soupçon de financement de sa propre campagne en 2007 par Mouammar Kadhafi, comme l’avait affirmé son fils, Saïf al-Islam, lors d’un entretien accordé à la chaîne Euronews, dès le mois de mars 2011, soit deux jours avant l’intervention militaire occidentale (un financement à hauteur de 50 millions d’euros), il est quand même pour le moins troublant qu’un tel homme puisse ainsi se représenter à la magistrature suprême en se faisant passer pour un « chevalier blanc » sans être véritablement inquiété ni mis en cause par l’establishment républicain.  

Il  est inquiétant que ces soupçons sur l’actuel chef de l’État ne provoquent pas plus de remous au sein de la classe politique, qui semble atone, aussi étale que la mer d’huile qui figure à l’arrière-plan de l’affiche de campagne du Président sortant. Notre démocratie république française est donc à ce point anesthésiée que pareils soupçons de corruption ne fassent frémir ni la classe politique ni la population française ? Est-elle à aussi mal en point pour que de tels indices de corruption ne suscitent pas plus de réactions politiques ni ne déclenchent la création d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur toutes ces affaires ? À Laurence Ferrari, qui, lors d’une récente émission politique sur TF1, Parole de candidat, lui posa la question du financement de sa précédente campagne, le Président candidat eut beau jeu de feindre la candeur en répondant qu’il n’avait rien à se reprocher en arguant du fait qu’il n’était pas mis en examen. Et pour cause, puisqu’il ne peut pas l’être, depuis qu’il a fait voter l’immunité présidentielle, une loi qui place le Président de la République au-dessus des lois de la République. La journaliste de TF1 ne releva pas l’argument spécieux, comme pour ne pas croiser le fer avec le Président candidat dont le fils est le filleul  du patron de TF1. Mais quand on sait que des proches et (anciens) collaborateurs du Président candidat sont mis en examen, comme Nicolas Bazire, Thierry Gaubert ou encore Renaud Donnedieu de Vabres dans le cadre de l’affaire Karachi, alors que Éric Woerth, son ancien ministre du Budget « irréprochable », lui, est doublement mis en examen dans le cadre de l’affaire Bettencourt, on peut légitimement se demander si le Président candidat n’est pas au centre de tous ce ces remous judiciaires, pour ne pas dire de ce tourbillon qui gagne en vitesse autant qu’il prend de l’ampleur. Il ne manque plus que la mise en examen de Brice Hortefeux et de Jean-François Copé pour que la liste (de la garde rapprochée du Président candidat) soit complète, sans parler de celle de Ziad Takkiedine, l’homme de l’ombre au cœur de tout ce système.   

Comment en est-on arrivés à ce degré-là de corruption ? Tellement insensiblement et insidieusement que l’on pourrait croire que la République, plongée dans une sorte de torpeur étrange, n’en prend peu à peu conscience qu’une fois le mal fait. De la même manière, comment peut-il être toléré, en France, qu’un Président de la République (qui se dit président de tous les Français) puisse avoir pour conseiller officieux un homme tel que Patrick Buisson, dont les affinités avec l’extrême droite ne sont pas un mystère ? Comment est-il possible d’admettre un pouvoir schizophrène à la tête de l’État, double comme le docteur Jekyll et Mister Hyde, un pouvoir qui tient un double langage, qui parle d’une République irréprochable quand lui-même est entaché de graves soupçons de malversation, de concussion et de prévarication  (l’affaire Bettencourt, l’affaire Balladur liée à l’affaire Karachi, et, last but not least, l’affaire Kadhafi). Faut-il que notre République française soit devenue corrompue à ce point que personne ne semble s’émouvoir des agissements de l’actuel pouvoir, hormis les organes de presse indépendante, comme Mediapart, par exemple, dernières sentinelles d’un système devenu sourd, aveugle et muet ? N’y a-t-il rien dans nos institutions pour empêcher un homme comme le Président sortant de poursuivre sa soif de pouvoir ? Qu’est-ce que le système démocratique, ce pouvoir théorique du peuple que le peuple n’exerce jamais de fait puisqu’il le confie à un homme censé le représenter, sinon le parfait alibi qui justifie toutes les dérives autocratiques, comme on a pu l’observer s’agissant de la toute-puissance du Président sortant, ravalant notamment le premier ministre au rang de simple faire-valoir ? Qu’est-ce qu’un régime démocratique, comme celui de la France, sans système de contrôle du pouvoir exécutif, sans instance susceptible de destituer le Chef de l’État quand celui-ci manque gravement à sa parole et contrevient à des principes républicains fondamentaux ? Un rôle que pourrait remplir le Conseil Constitutionnel en évaluant le chef de l’État dans l’exercice de ses fonctions et en interdisant un trop grand écart entre ses engagements pris et l’exercice réel du pouvoir sous peine de destitution. Qu’est ce que la démocratie sous la férule du Président sortant, sinon une pure illusion et l’instrument de sa frénésie électrique de pouvoir ?  Nicolas Sarkozy est le sarcophage de la démocratie  —  le grec sarkophagos signifie « qui mange les chairs ».

 

La critique que faisait René Guénon de la démocratie est toujours aussi pertinente, lui qui,  dans La crise du monde moderne, paru en 1927, écrivait ceci : « Si l’on définit la “démocratie” comme le gouvernement du peuple par lui-même, c’est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque  qu’à n’importe quelle autre ; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d’admettre que les mêmes hommes puissent être à la fois gouvernants et gouverner (…) ; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde, est de faire croire au peuple qu’il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d’autant plus volontiers qu’il en est flatté et que, d’ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu’il y a là d’impossible.  C’est pour créer cette illusion qu’on a inventé le “suffrage universel” : c’est l’opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s’aperçoit pas, c’est que l’opinion  est quelque chose que l’on peut très facilement diriger et modifier ; (…) c’est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l’émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n’importe quel sujet qu’elle soit appelée à donner son opinion, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause. »

 

 

Pierre CAUMONT

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