Le côté obscur de la force

Heureusement que parfois des émissions intéressantes sur Arte permettent au citoyen de prendre un grand bol d’espace pour sortir de l’atmosphère étouffante qui règne en France où sévit actuellement une importante pollution atmosphérique dans le sillage d’une campagne présidentielle particulièrement terre-à-terre.

 Thomas Pesquet, en orbite dans la station spatiale internationale, n’a pas besoin d’Arte pour s’évader lui, il est hors de portée du rayonnement toxique qui émane de notre pays depuis quelque temps.

L’être humain est un nain dont le côté malsain ressort souvent à force de tourner en rond dans son bocal bleu surpeuplé, mais un nain que l’appel de l’infini grandit parfois et que le défi de la conquête spatiale force à faire preuve de génie, comme le montre le documentaire L’Odyssée Rosetta (réalisé en 2017 par Cécile Dumas et Jean-Christophe Ribot) diffusé hier soir sur Arte. Rosetta, non pas des frères Dardenne, mais de l’Agence Spatiale Européenne, une sonde lancée en 2004 pour atteindre en 2014 la comète 67 P/T-G distante de quelque 500 millions de kilomètres de la planète Terre.

Rosetta a pour mission d’approcher la comète afin d’en étudier la composition au moyen de Philae, un atterrisseur propulsé depuis la sonde qui s’arrimera sur la surface de la comète et à partir duquel pourront être faites des analyses de ce corps céleste vieux de 4,5 milliards d’années. En 2016, les analyses indiqueront la présence de glycine sur la comète, un acide aminé responsable de la chaîne du vivant. Preuve que ce sont bien des comètes qui ont ensemencé la Terre en la percutant il y a plusieurs milliards d’années pour la simple raison que leur traîne échevelée qui s’est mêlée à la matière terrestre portait la vie sous forme de composés organiques.

Après cette odyssée de l’espace grisante suivait un documentaire toujours sur Arte sur le mystère de la matière noire (réalisé en 2012 par Cécile Denjean), qui nous apprend que dans l’état actuel de nos connaissances, l’atome constitue 5 % de l’univers, la matière noire 20%, et l’énergie noire 75%. La matière noire maintient la cohésion de l’univers alors que l’énergie noire fait l’inverse, elle soumet l’univers à une force antigravitationnelle (qui a pour résultat sa vitesse d’expansion), comme pour le disloquer. On ne sait trop qui, de la matière noire ou de l’énergie noire, l’emportera. La matière noire a ceci de particulier qu’on n’en a connaissance qu’indirectement, que par l’effet qu’elle a sur la matière visible. Un peu comme l’homme invisible de Paul Verhoeven dont on ne perçoit la présence que par l’action qu’il exerce sur les objets.

Le noir. Une couleur qui, hélas,  nous ramène immanquablement à ce qui se passe actuellement en France, au fameux « cabinet noir » évoqué par François Fillon, une idée reprise par Valérie Pécresse, convaincue depuis sa lecture de Bienvenue place Beauvau : les secrets inavouables d’un quinquennat, que l’arrestation de son fils pour détention de cannabis n’est qu’une manœuvre du pouvoir socialiste pour la déstabiliser à la tête de l’Île-de-France. Comme quoi, la fièvre obsidionale dont souffre « le combattant balafré » de la droite  est contagieuse. La matière noire sur laquelle les chercheurs ne parviennent pas à avoir prise dans l’univers est bien visible en revanche chez les Républicains, pas la peine de se creuser la matière grise pour mettre la main sur une de ses particules, elle est quantifiable, mesurable et  bien tangible. Après Fillon, voilà que Pécresse, à son tour, a des idées noires de « cabinet noir ». Et cela, malgré le démenti formel apporté par Didier Assoux, un des auteurs de l’ouvrage, s’agissant dudit « cabinet noir ». Mais cela n’a eu guère d’effet, le côté obscur est irrésistible il faut croire, comme si le noir trouvait une résonance naturelle chez les gens de droite. Ne perdons pas de vue que la matière noire et l’énergie noire constituent 75 % de notre univers, la politique n’échappe pas à cette loi.

Étienne Klein, philosophe des sciences, dit ceci à propos de la découverte de la matière noire : « Une découverte, au lieu d’apporter de la connaissance, parfois nous révèle l’ampleur de notre inconnaissance ». Les considérations de Fillon et de Pécresse témoignent de cette prodigieuse inconnaissance-là.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.