Homobilis versus coronavirus: annus horribilis

Depuis que ce virus issu du monde animal (selon les spécialistes, le coronavirus est analogue à 98% au virus dont la chauve-souris et le pangolin sont les hôtes) contraint « homobilis » au confinement, chose qui, pour notre espèce adepte de la mobilité sans frontière, confine au supplice chinois,

force est de constater que la ruche sociale, qui s’est en grande partie figée, hormis la caste roulante des transporteurs dont la mission est devenue vitale pour assurer l’approvisionnement des magasins d’alimentation, que la ruche sociale dont le bourdonnement permanent a fait place à un silence inquiétant laisse une grande partie de ses citoyens dans un état d’apesanteur, cet état qui est le lot des locataires de la station spatiale Mir en orbite autour de la planète. Il n’y a guère que le milieu hospitalier où l’on s’active plus que de raison, un milieu dont l’affairement subit ne laisse pas d’inquiéter et dont les capacités seront rapidement saturées au vu de la propagation du mal invisible à la couronne létale. Même les forces armées ont été appelées en renfort pour venir en aide au système de santé au bord de la rupture, une opération appelée Résilience. Boris Cyrulnik voit ainsi le concept qu’il a inventé promis à une notoriété inespérée par cette vulgarisation martiale en ces temps de pandémie.

Pour homobilis, habitué à une totale liberté de circulation en temps ordinaire, une liberté assurée par les sociétés modernes ivres de vitesse et dont la célérité va crescendo, la privation de cette liberté par le confinement général décrété pour ralentir la progression du mal est certainement le défi le plus redoutable auquel il est soumis depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le voilà désormais contraint de goûter à la condition de reclus, d’anachorète statique des temps modernes (car les gyrovagues n’ont plus le droit de vaquer librement), de stylite rivé au sommet de sa colonne, forcé qu’il est à l’ascèse extrême consistant à ne plus aller et venir comme bon lui semble dans l’espace social qui s’est subitement refermé comme une huître à l’ouverture d’esprit passablement réduite.

Suprême humiliation, homobilis, le lointain descendant des chasseurs-cueilleurs d’avant l’apparition de l’agriculture, 8000 ans avant notre ère, et que la  liberté d’aller et venir définit, homobilis doit désormais porter sur lui l’attestation de déplacement dérogatoire obligatoire téléchargeable sur internet, dûment remplie, datée et signée et fournissant de surcroît la précision du créneau horaire pour le moindre déplacement hors de son logement devenu une cellule monastique en ces temps de confinement, une attestation qu’il est tenu de produire à la demande des agents de la force publique qui battent l’estrade pour contrôler les allées et venues des citoyens qui se risquent dans l’espace ouvert et de vérifier le bien-fondé de leurs sorties extracellulaires. Car désormais, dans l’espace publique vidé de l’agitation habituelle, la moindre présence humaine est suspecte. Un citoyen pris en flagrant délit de déplacement dans l’espace public est désormais aussi visible qu’une blatte se risquant à une escapade sur une feuille blanche. Un citoyen surpris en pleine divagation dans l’espace public est suspecté de collusion tacite avec l’ennemi invisible à la couronne létale dont il favorise la propagation, contribuant ainsi à affaiblir les défenses du système de santé mis à rude épreuve, ce système de défense collectif dont les soignants sont les soldats en blouse blanche, des soldats dont un grand nombre ne bénéficient pas même de l’équipement réglementaire pour combattre l’ennemi en raison de l’incurie, de l’impéritie des gouvernements précédents successif dont l’imprévoyance sanitaire n’a eu d’égale que l’obsession de faire des économies au détriment de la santé publique comme on s’en rend désormais compte, laissant se détériorer l’état de santé de l’hôpital public au-delà du raisonnable. Dans cette guerre sans merci que l’État de droit et d’interdiction de se mouvoir librement livre à l’ennemi à la couronne létale, les soldats en blouse blanche dépourvus de masque risquent de payer un lourd tribut faute de protections suffisantes. De la chair à canon, à covid-19, sacrifiée sur l’autel de la nation, pour le bien public, l’intérêt général. Il n’est pas certain que les ovations vespérales populaires auxquelles on assiste depuis quelque temps suffisent à faire oublier les peines de l’hôpital et ses pénuries, en matériel et en personnel. Les restrictions budgétaires auxquelles le système de santé a été contraint depuis des années pour sortir du trou noir du déficit de la Sécu font penser aux purges staliniennes dont l’Armée rouge a été victime juste avant que Hitler ne lance l’opération Barbarossa pour envahir la Russie,  des purges qui ont eu pour conséquence d’affaiblir considérablement l’armée soviétique devant le péril nazi. C’est peu dire que l’armée Rouge a été saignée par le « petit père des peuples », de même que l’hôpital de France a été saigné à blanc par les gouvernements successifs pour assainir les finances de l’État.       

Mais revenons-en à nos moutons, à notre homobilis privé de mobilité et dont le forfait de déplacements se voit réduit à l’extrême pour cause de contamination galopante, et à la fameuse attestation dérogatoire téléchargeable sur internet dont homobilis doit être impérativement pourvu pour satisfaire aux nouvelle règles en vigueur en France.  Quant au citoyen sommé de montrer patte blanche au représentant de l’ordre pour justifier le bien-fondé de son déplacement extracellulaire, si son motif  de sortie ne correspond pas aux critères officiels promulgués par l’État de droit et d’interdiction de divaguer sans motif valable dans l’espace public, il peut lui en coûter une amende s’élevant jusqu’à 1500 € en cas de récidive. C’est ce qu’on appelle le coup de massue. Le coup qui écrabouille la blatte sur la feuille blanche orné d’une belle tache noire. Le coup de grâce en attendant l’illumination, la révélation promise après la pénitence. Entre l’État de Rectitude et la menace du Covid-19, le citoyen est pris dans un étau.

Car le président des confinés de France l’a clairement martelé dans son dernière allocution télévisée, lui, le seul à pouvoir se déplacer comme bon lui semble dans la France confinée jusqu’à nouvel ordre : s’agiter n’est pas agir, s’agiter, c’est être coupable d’intelligence avec l’ennemi en favorisant la contamination, c’est un acte de collusion, de collaboration, de haute trahison, passible d’une peine de confinement aggravée dans une cellule calfeutrée avec possibilité de camisole de force dans un établissement réservé à ce traitement d’exception. Le silence, la quiétude, la fixité assurée par le port de la camisole de force, dans un environnement propice à la méditation, tous les éléments sont réunis pour parvenir à la plénitude et aider l’âme à s’élever par la grâce de l’hésychasme, une technique de prière pratiquée par les moines du mont Athos pour attendre la tranquillité de l’âme et la paix, technique à laquelle se serait essayé Jacques Lacarrière, auteur de L’Été grec, lors de son passage parmi les moines de la « Sainte Montagne ».

Patience : avec le temps, la France tout entière vibrera d’une seule et même prière quand la technique de l’hésychasme aura gagné tous les esprits des confinés hexagonaux, à force de silence, de persévérance, à force d’espérance, de pénitence et de résilience. À force, le confinement finira bien pas porter ses fruits, confits, par la communion, l’amour de son prochain, l’amour de l’État qui veille au grain, par le sens de l’humanité redécouvert, le sens de l’essentiel, et par l’état de grâce collectif, un peu comme celui dont parle le Parfum, le roman de Süskind, lors des bacchanales populaires, quand la foule se livre à des ébats collectifs, sans modération ni protection, à ce détail près qu’il nous faudra, nous, confinés de France et de Navarre, respecter les distances de sécurité et veiller aux gestes barrières si nous souhaitons nous ébattre corps et âme sans battre notre coulpe après coup, covid-19 oblige.  Mais d’ici là, de l’eau sera passée sous les ponts, beaucoup d’eau même : le printemps, risque d’être lent et sacrément long.   

 

PS : qu’on ne parle plus de la barrière des espèces, car de fait, depuis le prion, l’agent infectieux de l’encéphalopathie bovine spongiforme, on constate que la supposée frontière entre l’espèce animale et l’espèce humaine est de plus en plus poreuse. 

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