Ça marche ?

Dans la terminologie politicienne, il y a ce qu’on appelle « les éléments de langage », à savoir, la façon de présenter les choses par le discours, la manière d’envelopper les choses, autrement dit, l’emballage langagier qui, souvent, emprunte à la langue de bois.

Ainsi les récents « éléments de langage » issus du bureau politique des LR s’agissant de la consigne de vote pour le second tour, la consigne de voter contre Marine Le Pen, mais en omettant soigneusement de dire pour qui voter et de nommer Emmanuel Macron. On peut estimer que ces éléments de langage élaborés par le bureau politique LR constitue un jeu sur les mots bien puéril qui n’est pas à la hauteur de l’enjeu démocratique. Agacé, Alain Juppé a d’ailleurs déclaré qu’il fallait en finir avec « les finasseries », lui qui appelle à voter ouvertement pour Emmanuel Macron.  

En 2002, quand Jacques Chirac fut opposé au second tour des élections présidentielles à Jean-Marie Le Pen, je n’ai pas souvenir que les responsables socialistes de l’époque, après la défaite de Lionel Jospin, battu par Le Front national, qui, pour la première fois de la Vème République, se hissait à ce niveau-là du jeu démocratique,  ce qui fut un terrible électrochoc pour la société française, et notamment pour l’électorat de gauche, je n’ai pas souvenir que les responsables socialistes aient joué sur les mots ou « finassé » pour reprendre le mot de Juppé. Il fallait voter contre Le Pen, et pour ce faire, voter pour Chirac. C’était une priorité absolue, l’abstention ou le vote blanc (ou nul) n’était pas une option, sauf à prendre le risque de voir passer Le Pen, ce qui était tout bonnement impensable.

Le Pen président de la République française ? Une sinistre farce. Il n’est pas du tout certain d’ailleurs que l’intéressé ait jamais réellement envisagé ni souhaité être propulsé à la tête de l’État. Le Pen à l’Élysée ? Jean-Marie Le Pen excellait dans l’art des rodomontades et de la provocation, il était expert dans la rhétorique et le sophisme et parfait dans le rôle du fier-à-bras et du matamore, mais inapte à remplir une fonction réelle à ce niveau-là de responsabilité et à endosser les habits d’un dirigeant politique digne de ce nom. Jean-Marie Le Pen a toujours fait office d’épouvantail, mais le reste n’était qu’esbroufe, pour la simple raison que derrière Le Pen il n’y avait rien ni personne. Le Front national, comme l’estime Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, ce n’est pas un parti politique doté de véritables instances, avec une représentation sociale et un travail collectif, c’est un simple comité de soutien de sa figure de proue. Et sous le règne de Marine Le Pen, c’est la même chose. Le Front national est une devanture, c’est une vitrine tape-à-l’œil où sont affichés des mots d’ordre, des slogans, mais en magasin, il n’y a rien, c’est le vide intersidéral. Le plus grave, c’est que son actuelle présidente n’a pas l’air d’en avoir conscience et qu’elle semble croire à l’inanité de ses propositions pour la France. Certes, il y a bien un économiste de service pour la conseiller au Front national, un certain Bernard Monot, mais sinon, sur quoi réellement se fonde le projet économique pour la France de Marine Le Pen ? Le programme de Marine Le Pen confond thèses de propagande, recettes populistes et réalités socio-économiques du pays. C’est pour cela que ce serait un cauchemar si d’aventure elle était à la barre du pays, d’où la tribune d’une cinquantaine d’économistes dans les colonnes du journal Le Monde en guise d’avertissement solennel pour empêcher le pire d’advenir. Oui, si la France devenait « bleu Marine », pour reprendre les éléments de langage de Marine Le Pen, qui escamote le nom de Le Pen en vue de faire oublier la figure du père, de l’épouvantail borgne, le vaisseau France, en plus de perdre son âme, ferait sans doute naufrage dans une mer démontée (et non pas « apaisée »), une mer non pas bleu marine mais blanche (par son écume) et rouge sang.

 

Pour en revenir aux « éléments de langage », aux ruses langagières dont usent les uns et les autres en termes de communication, il est notable de voir la différence entre les slogans de campagne de Marine Le Pen qui voulait « remettre la France en ordre » (avec l’idée militaire d’une « France rangée », d’une « France aux ordres ») et Emmanuel Macron qui préférait mettre « La France en marche » (avec l’idée d’une dynamique, d’un cheminement commun).  Maintenant Marine Le Pen exhorte à « Choisir la France »  quand Emmanuel Macro, lui, souhaite « La France ensemble ». « Choisir la France » sonne comme une injonction : par cette formule, Marine Le Pen place le peuple devant un choix, mais le choix qu’elle propose, qu’elle cherche à imposer, divisera la France et verra les Français s’opposer entre eux, alors que ce qu’Emmanuel Macron fait passer comme idée, c’est qu’un pays ne peut fonctionner que s’il est uni. C’est du bon sens comme le bon pain d’antan. Alors, tous pour Macron, ça marche ? 

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