Au bord du déni de République

Burkini : le mot est déjà hideux en soi, mixte grotesque de burka et de -kini, deuxième syllabe de bikini, qui, faut-il le rappeler, est le nom d’un atoll des îles Marshall dans le Pacifique avant de désigner le maillot de bain féminin deux pièces que l’on connaît.

Burkini : le mot est déjà hideux en soi, mixte grotesque de burka et de -kini, deuxième syllabe de bikini, qui, faut-il le rappeler, est le nom d’un atoll des îles Marshall dans le Pacifique avant de désigner le maillot de bain féminin deux pièces que l’on connaît. Louis Réard, qui déposa le brevet de ce nouveau costume de bain féminin en 1946, faisait référence aux essais atomiques américains qui eurent lieu sur l’atoll la même année dans l’espoir que sa création connaisse les mêmes retombées que les explosions nucléaires. Un slogan publicitaire disait même : « Le bikini, la première bombe an-atomique ». En réalité, il fallut attendre le début des années 60 pour que le bikini devienne populaire après que Brigitte Bardot, en le portant en 1956 dans le film Et Dieu… créa la femme,  eut contribué à créer un réel phénomène de mode. Mais après le bikini, qui célébrait le rétrécissement de la surface textile sur le corps féminin pour l’exposer plus au soleil, vint le burkini, qui ramène la mode balnéaire à l’aube du XXe siècle, quand les hommes et les femmes se baignaient tout habillés ou peu s’en faut. Il suffit de regarder des photos d’avant la première guerre mondiale pour prendre la mesure des accoutrements textiles dont nos aïeux s’encombraient sur les plages. Après la célébration solaire du bikini par le dévoilement des corps féminins sur la grève, c’est donc à un retour en arrière qu’on assiste par le voilement du corps de femmes musulmanes dans l’espace balnéaire, et ce n’est pas Jean-Claude Kaufmann, auteur en 1995 de Corps  de femmes regards d’hommes, une sociologie des seins nus, qui dira le contraire. Pour autant, et malgré ce recul apparent quant à la pratique balnéaire, est-il sage d’interdire l’accès aux plages des femmes ayant fait le choix du burkini après l’attentat de la promenade des Anglais à Nice ? 

L’invention de cette tenue de bain est attribuée à une styliste australienne d’origine libanaise, Aheda Zanetti, qui propose un modèle de costume balnéaire couvrant la totalité du buste et une partie des membres et de tête. C’est devenu une marque  déposée en 2006.  Le phénomène est donc tout récent.

Mais il est vrai que les mots ont leur importance et qu’il y a loin de maillot de bain intégral ou de combinaison de bain à burkini, qui renvoie à la burka et à l’enfermement des femmes musulmanes sous des couches textiles, comme l’a opportunément rappelé à l’antenne de France-Info l’imam et théologien Abdelali Mamoun. Le nouveau maire  de Londres, Sadiq Khan, pakistanais d’origine et musulman comme chacun sait, de passage à Paris jeudi dernier, a vivement critiqué l’interdiction du burkini  prise par une trentaine de municipalités en France en déclarant que « personne ne devrait dicter aux femmes ce qu’elles doivent porter ». Il est vrai que pareille interdiction met à mal la tradition de liberté de notre pays, à plus forte raison quand on la justifie en faisant appel à la notion de trouble à l’ordre public et d’atteinte aux bonnes mœurs. En effet, contrairement au maire de Cannes, qui justifie son arrêté (pris le 28 juillet 2016) interdisant l’accès aux plages aux femmes vêtues d’un burkini en y voyant un « uniforme qui est le symbole de l’extrémisme islamiste », le politologue Olivier Roy, lui,  estime que  « ces amalgames sont absurdes. Le groupe Etat islamique ou les talibans n’autoriseraient jamais le burkini. Au contraire, cette tenue est l’exemple même de la gentrification de la pratique religieuse musulmane dans l'espace occidental (...) Le burkini est une invention récente qui fait sauter les fondamentalistes au plafond. Pour ces derniers, une femme n’a pas à se promener sur la plage, et encore moins se baigner ! Donc le burkini est, au contraire, une tenue moderne, qui n’a rien de traditionnel ou de fondamentaliste. »  

 

De toute évidence, cette affaire de burkini est passablement surinvestie comme le révèlent certaines réactions à droite, ainsi celle de Luc Chatel, qui estime que sur la question du Bikini, c’est « la République qui est testée ». Et ne parlons pas de celle de Nicolas Sarkozy, candidat enfin déclaré pour la primaire à droite, qui en a fait un véritable cheval de bataille électoral. C’est pourquoi la décision du Conseil d’État, qui vient d’invalider l’arrêté municipal anti-burkini pris par la commune de Villeneuve-Loubet, en estimant que cette interdiction portait atteinte aux  libertés fondamentales, met le holà à ce qui s’apparente déjà à une dérive,  comme l’illustre le cas de cette femme verbalisée sur une plage de Cannes par des policiers municipaux zélés pour avoir porté un simple foulard sur les cheveux, un caleçon et une tunique, des images reprises par la presse anglaise choquée qui dénonce  le zèle des « flics anti-burkini français ».  Car non seulement cette affaire est instrumentalisée à des fins politiques, mais en plus de stigmatiser une fois encore la communauté musulmane de France en pointant du doigt un phénomène ultraminoritaire, placer la question du burkini sous les feux de l’actualité ne contribue qu’à en rajouter une couche au lieu d’apaiser les tensions de ce pays au bord de la crise de nerfs et du déni de République.  

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