Le droit au blasphème

Alors que hier matin a eu lieu à Paris une attaque au hachoir dans la rue qui mène aux anciens locaux de Charlie Hebdo, une attaque perpétrée par un individu de 18 ans né au Pakistan

qui s’en est pris à deux employés d’une agence de presse, lesquels prenaient leur pause en bas de leurs bureaux pour fumer une cigarette et ont été gravement blessées, un abonné de Médiapart a produit le commentaire suivant dans l’espace de réaction et d’expression libre de Médiapart :

« À mettre en relation avec la re-publication il y a quelques heures par Charlie de ses caricatures. Perso je n’ai jamais aimé les caricatures de Charlie, qui finissaient par devenir racistes en puisant dans les pires stéréotypes contre les opprimés. Perso je trouve qu’ils avaient franchi la ligne. Charlie aurait pu éviter de les republier, encore plus alors qu’explose le racisme systémique “républicain” de lepen-attali-dardmalin-jupitron et de son beauf ? » 

Un commentaire qui, a l’heure actuelle a valu,  75 recommandations par les abonnés de Médiapart, ce qui n’est pas anodin, pour autant qu’une recommandation de la part d’un abonné de Médiapart ait vraiment du sens.

Cette attaque, dont le parquet antiterroriste s’est saisi, s’est produite alors même que se déroule le procès de l’attaque de Charlie Hebdo en janvier 2015 qui s’est soldée par le massacre sanglant de presque toute la rédaction du journal satyrique, un massacre orchestré par les frères Kouachi qui se réclamaient d’Al-Qaïda.

À la lecture de pareil commentaire, on se dit que certains citoyens français, de toute évidence, pensent bien mal. Un commentaire que la modération de Médiapart a d’ailleurs eu la sagesse de ne pas dépublier, car ce qu’il révèle est d’importance.

Dire que des citoyens « pensent mal » ne signifie pas qu’il y aurait un modèle de pensée pour penser bien, pour penser juste. Cela ne consiste pas non plus à opposer ces gens-là aux gens dits bien-pensants, une expression trompeuse dans la mesure où les gens bien-pensants, qui s’appliquent à reproduire la pensée dominante,  par  souci d’appartenance à un groupe, une classe sociale,  s’emploient en réalité à ne pas penser. Non, penser mal s’oppose simplement à penser avec justesse.

Quand il était de passage à Beyrouth, le président de la République a réaffirmé avec force le droit au blasphème en France. Blasphème, du grec blasphêmia, « blâme », « diffamation ». Un blasphème, littéralement, c’est une parole qui outrage la divinité. C’est un sacrilège, c’est-à-dire, une profanation du sacré. Ce droit au blasphème qui existe en France, c’est la liberté que permet la République de s’en prendre à la chose religieuse, de pouvoir la critiquer, voire de la tourner en ridicule. « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi », proclame l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, intégrée à notre Constitution.

Un droit,  c’est par définition ce à quoi on peut prétendre. Mais ce n’est pas parce qu’on a le droit de faire quelque chose qu’on doit nécessairement faire usage de ce droit.  Un droit, c’est une possibilité. La République donne la liberté aux caricaturistes de moquer la religion, quelle qu’elle soit. À la suite de la republication des caricatures de Mahomet le 2 septembre 2020, Charlie Hebdo a une nouvelle fois été menacé par des organisations terroristes. La directrice de relations humaines du journal satyrique a même été exfiltrée de son propre domicile après avoir été l’objet de menaces de mort sérieuses. Cette atteinte aux valeurs républicaines a valu une mobilisation de l’ensemble de la presse française en soutien à Charlie Hebdo pour défendre la liberté d’expression, et, au delà, pour défendre la liberté de tous les citoyens français.

Ce que l’abonné qui a produit ce commentaire ne mesure pas de toute évidence, c’est que les caricatures de Mahomet ne sont pas racistes dans la mesure où elles ne s’en prennent qu’à l’islam, non pas à ses pratiquants. Estimer qu’elles sont racistes, c’est considérer que les pratiquants de l’islam se définissent par leur pratique religieuse, qu’ils ne font qu’un avec elle, qu’il n’y aucun écart entre ce qu’ils sont en tant que personnes humaines et en tant que croyants, adeptes d’un culte particulier. C’est ce qui caractérise l’intégrisme religieux. Or la grande majorité des musulmans de France ne sont pas des tenants de l’islamisme. Il n’y a aucune intégrité dans l’intégrisme, il n’y a que le symptôme d’un dérèglement de la personnalité, d’une aliénation pure et simple de la liberté d’un être humain qui choisit de s’en remettre à une divinité, un divin alibi qui lui permet de se défausser de toute responsabilité. C’est le même mécanisme de soumission et de déresponsabilisation qui permettait aux SS sous le IIIe Reich de se livrer à leurs exactions sans aucun scrupule avec le sentiment d’accomplir leur devoir.  

La republication des caricatures de Mahomet par  Charlie Hebdo a provoqué un tollé au Pakistan, pays connu pour son islamisme rampant. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur de l’attaque à l’arme blanche est pakistanais, lui qui a bénéficié de l’aide à l’enfance en France à titre de mineur isolé, lui d’ailleurs dont on n’est pas certain de l’âge. Pour l’instant, l’enquête n’a pas révélé que l’auteur des faits a été instrumentalisé par Al-Qaïda ou par une autre organisation terroriste, même si cet acte prémédité laisse à penser qu’il a sans doute été piloté à distance. Daech ou Al-Qaïda sont des leviers puissants qui, par le truchement de l’allégeance, permettent de passer à l’acte.    

 

PS : voici ce que j’avais écrit en 2015  sur la question du blasphème :

http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-caumont/160115/le-blaspheme

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