Les trous noirs de la mémoire

Selon un récent sondage Ifop, 10% de personnes en France n’ont pas connaissance de la shoah. Cette proportion oscille autour de 20 % s’agissant de la tranche d’âge entre dix-huit et trente-quatre ans. En France, une personne sur cinq estime que la Shoah est un mythe fabriqué de toutes pièces.

 Entre la prolifération des fake news, métastases du cancer de la désinformation qui prospère sur le terreau de l’ignorance, le révisionnisme, qui consiste à contester et à minimiser le génocide des Juifs par les nazis et le négationnisme, qui nie purement et simplement la réalité de ce fait historique, l’apparition de trous noirs menacent la transmission de la connaissance du passé, ce qu’on appelle l’histoire, comme si la mémoire de l’humanité était exposée à la maladie d’Alzheimer.

D’où vient le négationniste alimenté par des gens comme Maurice Bardèche (beau-frère de Robert Brasillac, rédacteur en chef de Je suis partout, un organe collaborationniste, qui sera fusillé à la Libération pour intelligence avec l’ennemi), le père du négationnisme historique, avec Paul  Rassinier, puis Robert Faurisson, universitaire et authentique faussaire de l’histoire ?

Nuremberg ou la Terre promise, ouvrage publié en octobre 1948 par Maurice Bardèche, pose les bases du négationnisme en réaction à la création de l’État d’Israël (le 14 mai 1948). Son auteur y défend l’idée que l’extermination des Juifs a été inventée par ces derniers pour justifier la création d’Israël.

Comment comprendre l’acharnement de ces individus qui se sont employés à insinuer insidieusement le doute sur des faits historiques incontestables, un doute qu’ils ont instillé goutte à goutte, comme un acide, pour dissoudre le mortier qui solidarise les moellons du savoir, comme un venin neurotoxique injecté dans la chair de l’Histoire, dans le but de disqualifier des faits avérés et de les faire passer pour faux ? Comment comprendre les efforts déployés par ces faussaires professionnels pour  faire passer l’existence de chambres à gaz pour une histoire créée de toutes pièces par les Alliés en collaboration avec les Juifs (alors même que c’est l’Armée rouge qui a libéré Auschwitz à la fin janvier 1944, et non pas les Alliés, ce qui ruine l’hypothèse d’une mise en scène par ces derniers) ? Cette prétendue mise en scène n’ayant d’autre but, à leurs dires, que de favoriser ultérieurement la création de l’État d’Israël. Comment ne pas voir dans cette farouche volonté de falsifier l’Histoire l’expression d’un antisémitisme viscéral ainsi que la volonté de réhabiliter la politique du IIIe Reich ?

Le négationnisme doit son existence à la nature même du IIIe Reich, qui a atteint un tel degré d’horreur avec l’extermination des Juifs, une abomination sans précédent dans l’histoire humaine pourtant riche en massacres, qu’il met en doute la possibilité de son existence par justement sa démesure. Le négationnisme repose sur un principe simple qui consiste à nier ce qui dépasse l’entendement. Parce que l’holocauste, la shoah, est un crime d’une telle ampleur, une entreprise de mort à l’échelle industrielle tellement monstrueuse qu’elle semble de prime abord impossible, inconcevable. Les premiers témoins à alerter le monde sur la réalité de la Solution Finale menée par le IIIe Reich n’étaient d’ailleurs pas crus, à commencer par les Juifs eux-mêmes, pour la même raison. C’était trop monstrueux pour être vrai.

Le négationniste, qui minimise la réalité de la Shoah, et qui la nie, repose sur un mécanisme de défense qui consiste à détourner les yeux pour ne pas regarder le soleil en face. C’est un déni de la réalité historique, qui permet de se dérober à la vérité historique, à la vérité humaine. Car qu’est-ce que révèle la Shoah en réalité, sinon la monstruosité de l’être humain sous un vernis de civilisation. Pascal Quignard dit quelque part « sous le vernis des ongles de la culture, on trouve les griffes de la sauvagerie ».

Qu’est-ce que la Shoah dit de l’homme, qui est inaudible pour beaucoup ? Que l’inhumanité est là, au fond de l’homme. Qu’elle ne demande qu’à jaillir, comme une source à fleur de roche. Pascal Picq, paléoanthropologue, le dit bien :

« L’humain est bien une invention des hommes, qui repose sur notre héritage évolutif partagé, mais n’est pas une évidence pour autant. Homo sapiens n’est pas humain de fait. Il a inventé l’humain et il lui reste à devenir humain, ce qui sera fait lorsqu’il regardera le monde qui l’entoure avec humanité. »

Et de l’humanité il dit : « C’est une construction de notre psychisme qui s’appuie nécessairement sur un substrat cognitif dont les origines remontent au-delà du dernier ancêtre commun que nous partageons avec le chimpanzé. Au cours de leur évolution, les chimpanzés ne sont pas devenus des hommes ; quant aux hommes, il n’est pas certain qu’ils soient devenus humains. »

En ces jours de commémoration de la libération du camp d’Auschwitz par les Soviétiques, la Shoah rappelle que l’humanité n’est jamais acquise, car plus qu’un fait historique, l’Abomination nazie dit une chose essentielle sur l’être humain. Qu’il est l’hôte du Mal, cette maladie chevillée à son âme, comme un virus mortel en dormance qui se réveille par intervalles et transforme son porteur en criminel. Et les avancées scientifiques, le progrès techniques et technologiques que connaissent nos sociétés n’y changent rien. Le IIIe Reich avait mis toute son intelligence au service de la mécanique du Mal. Il n’y a d’ailleurs de progrès que technique ou technologique, il n’y a pas de progrès humain. Sinon, l’antisémitisme n’existerait plus depuis la Shoah. Or ce n’est pas le cas. L’antisémitisme est une maladie qui n’a toujours pas été éradiquée. C’est ce qu’a rappelé Emmanuel Macron quand il s’est rendu en Israël, pour se rendre aux cérémonies prévues à Yad Vashem, en évoquant la perpétuelle lutte de l’État français contre ce mal rampant. Il rappelle opportunément que l’antisionisme, quand il aboutit à la négation de l’existence d’Israël, n’est ni plus ni moins que de l’antisémitisme (on peut tout à fait être critique à l’égard de la politique d’Israël sans pour autant nier l’existence de l’État d’Israël).

Que les choses soient claires : la shoah, qui a abouti à l’extermination de six millions de Juifs au cours de la seconde guerre mondiale, n’est pas seulement l’affaire de la communauté juive. Elle concerne la communauté humaine tout entière en montrant ce dont sont capables les êtres humains à l’égard d’autres êtres humains. La shoah n’est pas seulement une tragédie du peuple juif au cours du XXe siècle, c’est une tragédie de l’espèce humaine, la pire que l’Histoire moderne ait jamais connu, et peut-être même de toute l’Histoire humaine depuis qu’homo sapiens foule cette planète.

Et malgré cela, l’antisémitisme subsiste, en dépit des documents irréfutables, des témoignages de l’horreur nazie, de celui d’Elie Wiesel (La nuit), de Primo Levi (Si c’est un homme), de Jorge Semprun (L’écriture ou la vie), du film fleuve Shoah de Claude Lanzmann, du roman de Jonathan Littel Les bienveillantes, qui plonge le lecteur dans l’appareil du IIIe Reich, une plongée hallucinée à travers toutes les strates de l’Allemagne d’Hitler en guerre, dans les entrailles de l’Enfer, ou encore du roman historique Robert Merle La mort est mon métier, inspiré de la biographie de Rudolf Höss, commandant du camp d’Auschwitz de 1940 à 1943, lui dont le destin montre que l’on peut devenir monstrueux par soumission à l’ordre, par respect pour l’État, en homme de devoir — et c’est en cela justement que ce criminel de guerre est monstrueux, pour cette raison qu’il a érigé au rang de devoir l’abomination nazie, un crime de masse rigoureusement planifié, mis en œuvre consciencieusement, scrupuleusement, méthodiquement, industriellement, au prétexte d’un impératif d’État, qui s’était imposé comme un impératif moral nazi par une « inversion maligne des signes » comme dirait Michel Tournier, auteur du Roi des aulnes, autre roman majeur consacré aux illuminations maléfiques du IIIe Reich. 

Malgré le poids de la vérité historique, de la multiplicité des témoignages, de la masse écrasante de documents irréfutables sur ce fait historique, l’existence de la Shoah continue à être mise en doute par une personne sur cinq en France, comme si l’existence de la Shoah n’était pas un fait mais une opinion, et que certains choisissaient ne de pas y croire, comme on choisit de croire ou pas en l’existence d’un dieu. Preuve que la conscience humaine ne progresse pas d’une génération à l’autre, qu’elle ne bénéficie pas des acquis des générations passées et que, au lieu de prendre de l’épaisseur avec le passage de temps, comme un sol qui s’enrichit par l’effet de la simple sédimentation, elle semble perdre au contraire le souvenir de ce qui se soustrait à sa vue immédiate, comme si la conscience ne s’imprégnait réellement que de ce dont elle avait pu faire l’expérience par elle-même au cours de la vie du sujet et que tout ce qui était situé hors de son champ d’expérience finissait inexorablement par ne plus exister.

Et le fait que les derniers témoins directs rescapés des camps d’extermination sont de plus en plus rares ne change rien à la question de la perpétuation du témoignage. Shoah, le film de Lanzmann, est d’ailleurs une compilation de témoignages de rescapés des camps de la mort. Des témoignages à jamais gravés dans la mémoire de la pellicule. L’existence de ces voix, qui s’éteignent l’une après l’autre avec le passage du temps, malgré la force de leur témoignage, malgré cette force de la vérité, n’a jamais permis d’éradiquer les voix sournoises de la falsification, les voix des faussaires de l’histoire qui distillent le poison du doute et du mensonge. La disparition des derniers témoins vivants de l’horreur de l’extermination n’est pas ce qui précipite dans un trou noir la mémoire de l’horreur nazie. Le véritable danger, c’est cette complaisance diffuse à ne pas vouloir se souvenir, cette volonté d’oublier de la part d’une certaine population qui ne s’accommode pas de la réalité historique du nazisme. 

Il est frappant d’observer qu’une civilisation ne progresse pas au plan humain, que les seuls acquis qui se transmettent d’une génération à la suivante sont d’ordre scientifique et technique, et que le reste semble se perdre comme de l’eau dans du sable. Comme si les savoirs qui participaient à édifier une civilisation ne comprenaient pas les leçons de l’histoire, et que si une civilisation s’élevait, étage après étage, en s’appuyant sur l’acquisition des savoirs passés, la conscience humaine collective, elle, ne décollait pas du sol, incapable de s’enrichir de l’expérience passée. La conscience humaine donne l’impression de ne pas pouvoir évoluer. Elle semble incapable d’apprendre, de croître, de s’élever, contrairement aux savoirs qui peuvent s’accumuler, se combiner les uns aux autres et s’empiler les uns sur les autres, à la manière de moellons permettant d’édifier des constructions. Alors que l’humanité profite des savoirs acquis pour faire progresser sa connaissance du monde et améliorer sa condition, la conscience humaine, elle, demeure statique. Comme s’il s’agissait d’une fonction psychique donnée dépourvue de la possibilité de s’améliorer.   

« Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous » dit le slogan. Dans le cas de la conscience, il n’y a aucun progrès possible. Pour cette simple raison que la conscience individuelle ne se charge pas (au sens d’une batterie rechargeable) au contact d’autres consciences, présentes ou passées. 

Il réside en cela, le drame de l’espèce humaine : si chacun profite du savoir passé accumulé de l’humanité tout entière pour voir son sort amélioré par rapport aux générations précédentes en bénéficiant d’une société plus évoluée techniquement et matériellement parlant, la conscience individuelle, en revanche, ne s’enrichit d’aucun apport et demeure résolument individuelle, comme si elle restait totalement imperméable à l’expérience collective passée. Autant les savoirs peuvent être transmis, partagés, accumulés, autant la conscience se caractérise est un état d’isolement ontologique qui la rend réfractaire au principe de partage et d’accumulation. S’il y  a un savoir collectif qui constitue un réservoir de connaissances à l’origine de la dynamique (de la recherche) scientifique, il n’y a pas de conscience collective. Il n’y a qu’une somme de consciences individuelles qui ne s’additionnent pas et dont l’individu ne profite pas (par des retombées qu’on aurait pu espérer, comme celle du savoir). Certes, on parle bien d’inconscient collectif, mais la formule est trompeuse, car la conscience collective, qui constituerait un ensemble psychique interactif susceptible de se développer, n’existe pas. Car si elle existait, l’humanité n’en serait pas là, toujours à retomber dans les errements du passé et à s’embourber dans les mêmes ornières.

Le procès de Nuremberg à la fin de la seconde guerre mondiale n’a pas empêché près de cinquante ans plus tard le nettoyage ethnique mené de 1992 à 1995 par le régime du président Milosevic lors de la guerre de Bosnie. Et le procès à Jérusalem en 1961 d’Adolf Eichmann, grand technicien de la Solution finale, a surtout révélé « La banalité du mal », pour reprendre la formule d’Hannah Arendt, qui en a développé le concept philosophique dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem, publié en 1963. C’est-à-dire que tout comme Rudolf Höß, commandant du camp d’Auschwitz, Adolf Eichmann, qui donnait l’impression d’un petit fonctionnaire sans aucune personnalité, s’est consacré corps et âme à l’entreprise nazie pour faire en sorte que la mécanique de la Solution finale fonctionne à plein régime. Lui aussi avait le sentiment de se comporter en homme de devoir, par soumission à l’ordre et par respect pour l’État. Lors du procès d’Eichmann, Hannah Arendt constate qu’un système maléfique comme le régime hitlérien a pu fonctionner pour cette simple raison que l’être humain est une pâte à modeler malléable à loisir dont il n’est pas difficile d’exiger le pire tout en lui donnant le sentiment d’accomplir son devoir.

Et même si Johann Chapoutot, historien spécialiste du nazisme, écrit dans Libres d’obéir, son dernier ouvrage consacré à la conception nazie du management : « À notre grand étonnement, les nazis se révèlent des anti-étatistes convaincus », il n’en demeure pas moins que concernant la mise en œuvre de la Solution finale (adoptée en janvier 1942 lors de la conférence de Wannsee), le IIIe Reich exigeait de la part des organisateurs de l’extermination des Juifs une adhésion totale à l’État nazi, une soumission d’autant plus absolue son égard que la mise en œuvre de la Solution finale devait rester secrète. Si la nature totalitaire de l’État nazi est indéniable, cela n’empêcha pourtant pas Hitler de promulguer le 28 août 1939 un décret de simplification de l’administration pour libérer les fonctionnaires  de « toutes les inhibitions bureaucratique ». Comme s’il avait conscience que l’État pouvait aussi être un frein. Ce qui peut sembler paradoxal de prime abord. Mais il y a d’une part la salle des machines du IIIe Reich, souterraine, chtonienne, avec les cerbères de la SS pour en assurer la sécurité, et d’autre part, la société civile allemande, en surface. Car pour obtenir des citoyens allemands qu’ils participent pleinement à l’entreprise nazie, en temps de guerre qui plus est, leur contentement était essentiel. Les dirigeants du Reich avaient bien conscience que le renseignement et la répression ne suffiraient pas.  

L’emprise totalitaire du IIIe Reich s’exerça jusque dans la langue allemande, comme l’expose LTI (Lingua tertii imperii, c’est-à-dire « la langue du IIIe Reich »), un ouvrage de Victor Klemperer, philologue allemand né 1881 à Landsberg, en Prusse (dans l’actuelle Pologne), où  l’auteur étudie le langage de la propagande nazie, la façon dont les mots s’immiscent dans les esprits et imprègnent les comportements. S’il donne pour titre une abréviation à cet ouvrage commencé en 1946, c’est en référence à l’usage surabondant que le régime nazi faisait des sigles, pour susciter la mécanisation du langage et la déshumanisation des êtres.

« Le nazisme s’insinue dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir», écrit-il.

 Klemperer fut le premier à comprendre que la rhétorique nazie, en corrompant la langue allemande, parviendrait à faire passer pour vrai ce qui était faux. Après la guerre, et malgré sa clairvoyance, Klemperer, épuisé, décide de demeurer à Dresde, sous contrôle soviétique. Dès juin 1945, en écoutant Staline, Klemperer a la certitude qu’est née une langue du IVe Reich qu’il nomme « LQI », Lingua quarti imperii. Elle diffère à peine de la « LTI » : même mépris des faits, même recours aux superlatifs et aux métaphores militaires. Les deux langues caressent un mot-clé identique, l’adjectif «total» « à faire frémir, cette identité de LTI et de LQI, de la chanson soviétique et de la nazie », remarque Klemperer.

Adolf Eichmann, Rudolf Höß, sont les pions d’un système qui exaltait leur capacité à servir. Tout est une question d’environnement, de situation, de mise en condition. Par le maléfice d’une époque et au terme d’un processus de délitement d’une société entière, le IIIe Reich est parvenu à un retournement des valeurs morales qui fondent l’humanité en faisant passer le mal pour un bien. Comme s’il avait abouti à une inversion des polarités. Et à partir de là, le régime s’est employé à promouvoir l’ignominie en valorisant tous ceux qui se mettaient au service de cette inversion des valeurs humaines. Et comme rien ne compte plus que la reconnaissance sociale aux yeux de la plupart des êtres humains, cette reconnaissance qui donne du sens à l’existence et à laquelle certains sacrifient tout, il a suffi à l’Allemagne nazie de récompenser ceux qui servaient ses valeurs pour faire fonctionner sa mécanique infernale. C’est ainsi qu’une armée d’humanoïdes à la conscience chtonienne a aveuglément servi l’Allemagne nazie, des figurants honorés de servir le régime qui leur a accordé des rôles de premier plan, avec cette conviction de participer à un Grand Œuvre collectif dont Adolf Hitler était l’architecte inspiré.  Et c’est parce qu’ils se sont sentis redevables à l’égard de l’État nazi que ces êtres de l’ombre ont tout sacrifié au Reich pour retourner au royaume des ombres.    

 

Coda : d’une catastrophe à l’autre

 

Au lendemain de la guerre mondiale, on comptait en Israël 630 000 Juifs pour 1.200 000 Arabes. 250 000 survivants de l’Holocauste attendaient alors en Europe dans des camps de réfugiés.

Ce qui est tragique, c’est que la Shoah, « catastrophe » en hébreu, qui a abouti à la création de l’État d’Israël en mai 1948,  a provoqué par ricochet la Nakba, « catastrophe » en arabe, qui a vu fuir près de 800 000 Arabes palestiniens lors de la guerre israélo-arabe de 1948 à 1949, qui ont abandonné derrière eux des centaines de villages pour venir se réfugier dans les pays arabes voisins. Les réfugiés palestiniens, qui sont leurs descendants, sont aujourd’hui au nombre de plus 5 millions.

Ce qui est tragique, que la politique de spoliation des terres palestiniennes menée par Israël n’a jamais cessé depuis et que la poursuite  de l’implantation des colonies juives n’en est que le prolongement.

On aurait pu espérer que le sionisme, né dans les années 1890, qui avait pour but la création d’un foyer national juif en Palestine, aboutisse à autre chose qu’à un pays dont les régimes successifs n’ont cessé de traiter les Palestiniens comme des citoyens de seconde zone. Il est regrettable que le plan de partition voté en novembre 1947 par la toute jeune ONU, un plan qui établissait un État juif et un État arabe, et qui plaçait Jérusalem sous contrôle international, n’ait jamais été pu être appliqué parce que la partie arabe le rejetait, se jugeant spoliée, alors que la partie juive y adhérait malgré l’opposition de l’Irgoun, l’armée sioniste qui deviendra Tsahal (en absorbant aussi la Haganah, organisation paramilitaire sioniste), l’armée israélienne régulière.  

Il est triste d’observer qu’Israël, qui doit sa création au retour de nombreux rescapés des camps de concentration nazis, continue de parquer dans la bande de Gaza une population de plus de deux millions Palestiniens issus pour la plupart des populations expulsées en 1947 et 48, une bande de terre bordée de barbelés qui n’est pas sans évoquer un immense camp de concentration de 41 km de long ouvert sur la mer et placé sous contrôle israélien depuis la fin de la guerre des six jours (juin 1967), même si cette zone est administrée par l’Autorité palestinienne comme les principales villes de Cisjordanie.

Il est effroyable de constater que la tragédie du peuple juif, qui a débouché sur la création d’Israël, soit la cause d’une autre tragédie, comme si la tragédie humaine se répercutait à l’infini qui faisait que le peuple victime des bourreaux nazis à son tour devienne un bourreau pour d’autres.

 

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