La grande muette ouvre la gueule et montre les crocs

La polémique issue de la tribune de militaires parue dans Valeurs actuelles 21 avril dernier a un côté surréaliste. Rappelons le le 21 avril 1961, soit 60 ans plus tôt, jour pour jour, eut lieu le putsch d’Alger fomenté par des généraux pour renverser le général de Gaulle.

Outre la porosité de hauts gradés avec les idées de l’extrême droite qu’elle révèle en dénonçant un délitement de la France et de ses valeurs face à l’islamisme, « aux hordes de banlieue » et après la décapitation du professeur Samuel Patty, cette tribune du 21 avril 2021 diffuse la menace voilée d’un recours à l’armée pour restaurer l’ordre en France :

« (…) si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national.

On le voit, il n’est plus temps de tergiverser, sinon, demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers. »

On croit rêver en lisant ces lignes. Faut-il craindre un coup d’État militaire en France en 2021, à l’heure de la pandémie ? Cette tribune a au moins le mérite de mettre lumière la volonté obscure qui habite une certaine frange de hauts gradés militaires, des gens qui clament haut et fort leur attachement à leur patrie mais qui confondent honneur et volonté de puissance, des gens dont l’idée qu’ils ont de la France ne coïncident pas vraiment avec celle de la plupart des citoyens français.  

Indignée par cette tribune qu’elle avait qualifié d’ « irresponsable » en rappelant que les « deux principes immuables (guidant) l’action des militaires vis-à-vis du politique (étaient) la neutralité et la loyauté », la ministre des Armées, Florence Parly a annoncé que « le recensement » des militaires signataires « est en cours » et que « les sanctions tomberont » si certains sont encore en exercice.

Deux jours plus tard Marine, vendredi 23 avril, Marine le Pen, enjoint dans les colonnes de l’hebdomadaire ces même généraux à la rejoindre. Elle y déclare : « Je souscris à vos analyses et partage votre affliction. Comme vous, je crois qu’il est du devoir de tous les patriotes français, d’où qu’ils viennent, de se lever pour le redressement et même, disons-le, le salut du pays. » La présidente du RN ajoute même  qu’il ne faut pas en « rester au stade de l’expression d’une indignation, fût-elle puissante », comme pour encourager sans le dire l’appel à l’insurrection tout en demandant aux militaires, sur un ton légaliste, de « prendre part à la bataille qui s’ouvre, qui est une bataille certes politique et pacifique, mais qui est avant tout la bataille de la France. »

60 ans plus tôt, jour pour jour, le général de Gaulle parlait d’un quarteron de généraux responsables du putsch d’Alger du 21 avril 1961. Les œillades que fait Marine Le Pen aux militaires dont la tribune est un clin d’œil ostensible au coup de force des généraux d’Alger contre le général de Gaulle, ces œillades décrédibilise la dédiabolisation du RN entreprise par sa présidente par sa proximité affichée avec des militaires acquis aux idées de l’extrême droite. En effet, elle qui se prétend gaulliste sape ce qu’elle essaie de faire croire au Français par la référence à des militaires ayant cherché à renverser le général de Gaulle en 1961. On ne peut pas se dire en même temps gaulliste et être partisane d’un coup de force contre la République. En tendant la main à ces militaires, Marine Le Pen se tire tout simplement une balle dans le pied.    

Invitée sur France-Info lundi 26 avril, La ministre déléguée chargée de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, à son tour condamne « sans réserve cette tribune d’un quarteron de généraux en charentaises qui appellent au soulèvement ». Elle déclare : « 60 ans jour pour jour après le putsch des généraux contre le général De Gaulle, tout ça n’est pas gratuit. Je remarque à quelle vitesse Marine Le Pen s’est jointe et a appelé ces généraux à la rejoindre ».

En réponse à cette menace proférée par cette gueule grande ouverte, on serait tenté de répondre : « ferme-la ».

 

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