L'air crâne de Shere Khan

Il est étonnant de constater à quel point une certaine représentation parlementaire de ce pays a du mal à se représenter les choses. Ainsi la présence hier au sénat (mercredi 26 juin 2013) de Dominique Strauss-Kahn, à la demande d’une commission d’enquête sur le rôle des banques dans l’évasion fiscale, un DSK ravi de jouer au docte professeur d’économie devant l’aréopage distingué d’une quinzaine de sénateurs, bien loin des turpitudes qui lui valent d’être mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisée dans l’affaire du Carlton de Lille, et ne parlons pas de l’affaire Nafissatou Diallo, dont l’homme s’est sorti en recourant à un arrangement pécuniaire.

Et Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice PS, de faire bonne chère à l’économiste, comme si de rien n’était, comme si Dominique Strauss-Kahn n’était pas ce Shere Khan pour qui les femmes sont de la chair à canon ou peu s’en faut. Et la vice-présidente UDI, Nathalie Goulet, pour justifier la présence du grand fauve dans l’hémicycle, de déclarer : « n’y a pas tellement de bons connaisseurs pointus au niveau international sur le rôle des banques dans l’évasion fiscale ». Elle ajoute même : « Si on met la morale à toutes les sauces, on va finir comme McCarthy. » Et pour finir, cerise sur le gâteau, la sénatrice conclut : « Je ne vois pas comment sa vie privée peut influer sur ses neurones. Ça pourrait les aérer, même. »

Nul doute que Shere Khan saura gré à la dame de bien vouloir faire prendre l’air à ses neurones, pour que leurs nœuds se desserrent, qu’ils se détendent et qu’ils prennent leur aise même. Madame Goulet a bon goût, c’est l’évidence. Faut-il voir un lien entre ce goût particulier pour les fauves de l’arène politique et la raison pour laquelle elle a été radiée en janvier 2000 par le Conseil de l’Ordre de Paris? L'exactitude me commande néanmoins de signaler au lecteur que Madame Goulet a été réinscrite au barreau en 2011 (les faits qui lui étaient reprochés ayant été réparés). Néanmoins, au vu de la répartie de la concernée, il n'est pas impossible que Madame Goulet ne soit pas passée à côté d’une autre vocation, celle de dompteuse de fauves dans la ménagerie d’un cirque. 

Dominique Strauss-Kahn serait-il « peut-être un Janus ? », comme s’est risqué à le dire François Pillet, président de commission d’enquête ? Allons donc, un Janus ? DSK est mieux qu’un Janus, bien mieux, c’est un docteur Strauss et un Mister Kahn, un pervers sexuel schizophrène qui passe pour un économiste. Que dis-je, un économiste ? Une sommité dans l’univers feutré de la haute finance, qui tient le monde dans sa main, comme la banque de Goldman Sachs (cf. la chronique  « Goldman Sachs, la banque qui met le monde à sac »,  dans ce même blog, cf. http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-caumont/221012/goldman-sachs-la-banque-qui-met-le-monde-sac). Et le sénateur Pillet de justifier le choix de DSK en précisant que l’homme « a une expertise indéniable en matière macro-économique, [qu’] il aurait été impensable de nous priver de lui. »

DSK, indispensable ? Voilà une répartie qui fleure bon la pratique décomplexée du pillage ! C’est à peine pensable d’entendre des choses pareilles, c’est même indigeste pour l’audition. La prochaine fois, si jamais une commission sénatoriale siège au palais du Luxembourg pour enquêter sur la part du désir de toute-puissance qui anime les tueurs en série, le citoyen français sera rassuré d’apprendre qu’un authentique assassin à la chaîne aura été entendu par la commission pour son expertise indéniable en matière criminelle. Et si jamais on doit enquêter sur l’économie de la toute-puissance qui anime les pervers sexuels, il ne sera que d’inviter Dominique Strauss-Kahn une seconde fois.   

Interrogée sur l’apparition de DSK au palais du Luxembourg Najat Vallaud-Belkacem, qui n’est pas auteur compositeur à la SACEM mais bien la porte-parole du gouvernement, a fini par lâcher que : « La commission d’enquête est souveraine, elle était souveraine pour le faire… Sans doute a-t-elle jugé utile de l’entendre, voilà. »  

Souveraine ? Pour assouvir son goût de l’arène ? Le peuple seul devrait être souverain, non pas une commission. Car qu’est-ce que DSK en vérité, sinon un fauve, un dangereux fauve ? Et la place d’un fauve est derrière les barreaux. À moins que des naturalistes aventureux aient l’idée de réintroduire Shere Khan dans son milieu naturel, au Bengale, pour voir comment le fauve se réacclimate à son habitat originel ? On verra bien si la jungle n’en fait qu’une bouchée…  

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