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Billet de blog 28 mars 2015

Les ailes du délire

Andreas Lubitz, le copilote allemand de l’A320 de la compagnie allemande à bas coût Germanwings, qui s’est écrasé mardi 24 mars 2015 à 10h 40, dans le massif des trois évêchés, dans les Alpes-de-Haute-Provence, à 1600 mètres d’altitude, n’était pas vraiment la personne pour laquelle il passait.

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Andreas Lubitz, le copilote allemand de l’A320 de la compagnie allemande à bas coût Germanwings, qui s’est écrasé mardi 24 mars 2015 à 10h 40, dans le massif des trois évêchés, dans les Alpes-de-Haute-Provence, à 1600 mètres d’altitude, n’était pas vraiment la personne pour laquelle il passait. De toute évidence, ce jeune homme, âgé de 28 ans, que tout le monde dans son entourage décrit comme une personne sans histoire animée par sa passion des avions, connaissait de sérieux troubles psychologiques au point d’avoir interrompu sa formation en 2009 six mois durant pour épuisement professionnel (burnout) et dépression. Les perquisitions menées par la police allemande à son domicile à Düsseldorf et dans la maison de ses parents, à  Montabaur, en Rhénanie-Palatinat, ont révélé que l’homme, qui avait à son actif 600 heures de vol, suivait un traitement psychiatrique et qu’il faisait l’objet d’un arrêt maladie le jour de la catastrophe, un traitement qu’il aurait caché à sa hiérarchie ainsi qu’à son entourage. L’image du jeune homme sans histoire, sérieux et animé des meilleures du monde intentions commence alors à passablement se ternir.

Selon un membre du club aéronautique de Montauber dont Andreas Lubitz fit partie, Dieter  Wagner, le jeune homme aurait participé une fois ou deux un stage de vol libre en planeur dans les Alpes-de-Haute-Provence, à Sisteron. Le même Dieter Wagner précise que les Alpes obsédaient Andreas Lubitz.  Ce membre du club aéronautique, où le copilote fit ses premières armes, est d’ailleurs convaincu que ce dernier connaissait  bien la zone du crash de l’A 320. Au  vu de ces révélations, il devient de plus en plus difficile d’invoquer la fatalité ou un simple accès de folie du sujet Andreas Lubitz, à plus forte raison quand une ex-petite amie du copilote, une hôtesse de l’air avec qui il aurait une liaison six mois durant, confie au quotidien allemand Bild qu’Andreas avait des idées noires, qu’il était frustré de ne pouvoir voler pour la compagnie mère, la Lufthansa, plus prestigieuse, au lieu de sa filiale à bas coût,  Germanwings, où il estimait n’être pas suffisamment payé et dont il se plaignait de la charge de travail. Toujours selon cette ex-petite amie, il aurait même dit que « un jour, il ferait quelque  chose qui changerait le système et que tout le monde se souviendrait de son nom. »

On est bien loin du gentil garçon de départ, aimable, sérieux, bien intentionné, aimant le sport et le goût de l’effort alors qu’un tout autre portrait commence à se dessiner, celui d’une personne dont la suffisance n’a d’égale que les failles psychologiques, et la capacité de dissimulation que la prétention. Une personne pleine d’elle-même, mue par une ambition de haut vol et un égoïsme criminel au point de précipiter délibérément un avion de ligne contre une montagne et fracasser le destin de 149 êtres humains à son bord pour se venger de n’être pas suffisamment reconnu et espérer ainsi graver son nom dans la mémoire des hommes. Les kamikazes terroristes du 11 septembre 2001, qui ont précipité leurs avions contre les tours jumelles du World Trade Center, eux au moins avaient l’alibi de servir une cause, fût-elle criminelle, la cause d’Al-Qaïda. Andreas Lubitz, lui, n’avait d’autre cause que celle de son ego, aussi gros qu’un B-52. En un sens, c’est pire. D’autant qu’il aura réussi son coup, qu’il sera parvenu à se faire un nom. On se souviendra d’Andreas Lubitz comme d’un monstre, capable de sacrifier un avion de ligne avec 144 passagers à bord par frustration et pour satisfaire son goût de l’ambition. Les parents des seize adolescents allemands originaires d’Haltern, au nord-ouest de l’Allemagne, revenus d’un échange scolaire avec des lycéens espagnols à Barcelone, apprécieront sans doute cette dimension psychologique du responsable de la mort tragique de leurs enfants.

Pour le reste, on verra si la compagnie Germanwings persistera longtemps dans sa politique de l’autruche en affirmant comme elle le fait jusqu’alors qu’elle ignorait tout du profil à risque du copilote suicidaire et criminel. On verra combien de temps  Germanwings s’en tiendra à cette ligne de défense, pendant combien de temps la compagnie aérienne sera capable de maintenir déployée l’envergure de cette hypocrisie et de cette cécité qui ont conduit à la mort en tout 150 personnes, à l’instar de certaines personnes dans l’entourage du copilote, qui refusent de croire ce qui émerge peu à peu de la personnalité réelle du jeune homme, en qualifiant ces révélations de pures spéculations parce que ne correspondant en rien à la personne qu’elles disent avoir connue. Pauvres aveugles, qui préfèrent demeurer dans l’obscurité plutôt que de regarder en face la réalité aveuglante qu’ils n’ont jamais su voir.  L’animal humain est encore prisonnier de la caverne platonicienne, il faut croire, et l’homme à beau avoir accédé au rêve d’Icare, il n’en demeure pas moins rivé à ses illusions, les pieds englués dans la glèbe.

La question que soulève cette tragédie humaine est celle du secret médical. Quand l’état de santé ne concerne que le patient, on peut comprendre cette notion,  mais dès lors que l’état de santé de ce même patient n’engage plus seulement le patient mais aussi d’autres personnes, dès lors que l’état de santé du patient, s’il vient à battre de l’aile, est susceptible dans le simple exercice de la profession du patient de mettre en péril autrui, comme dans le cas qui nous occupe, de sérieuses restrictions devraient alors être posées à cette notion-là, et le médecin que le copilote a consulté et qui lui a prescrit un arrêt de travail que son patient n’a pas respecté aurait dû être tenu de par la loi à informer les autorités compétentes, ne serait-ce que pour éviter ce genre d’éventualité désastreuse. Dans cette même optique, l’établissement médical  où s’est rendu Andreas  Lubitz  pour y recevoir des soins ne devrait pas avoir le droit de brandir le secret médical pour  s’opposer à la divulgation d’informations concernant ce patient qui avait la vie de ses passagers entre ses mains.

Cette affaire de recel d’informations importantes pouvant nuire à autrui n’est pas sans faire penser à une toute autre affaire, en France, celle de ce directeur d’école du Maz-de-la-Raz, à Villefontaine, en Isère, époux et père de famille, mis en examen et écroué pour viols aggravés sur ses élèves, alors qu’il avait été condamné à six mois avec sursis par le tribunal de Bourgoin-Jallieu pour recel d’images à caractère pédopornographique. Les magistrats ayant statué sur le cas de ce directeur d’école, eux aussi, auraient dû être tenus par la loi à en informer les autorités compétentes, à savoir, l’inspection académique, qui, visiblement, n’était au courant de rien, alors que ce directeur d’école passait d’école en école sans que personne y trouve rien à redire. Dans cette affaire, en omettant d’en aviser les autorités, les magistrats du tribunal de Bourgoin-Jallieu se sont rendus coupables de recel d’informations pouvant nuire à la sécurité des enfants placés sous l’autorité d’un enseignant pédophile, ce qui est condamnable en soi. Apparemment, l’épouse du directeur d’école incriminé ignorait tout des agissements de ce dernier et aurait cru à ses mensonges quand il lui avait dit qu’il n’était pas responsable de la  présence d’images pédopornographiques sur son ordinateur personnel qu’il n’avait pas consultées, que tout cela était dû à un dysfonctionnement de la connexion wifi de leur domicile qui n’était pas sécurisée. La douce pénombre de la caverne de Platon règne toujours et encore. Les êtres humains n’entendent bien que ce qui veulent entendre. Comment se fait-il que, au cours de ses 18 années de vie commune avec son mari, cette femme n’ait jamais décelé chez lui le moindre indice laissant entrevoir l’existence de sa face obscure ? L’obscurité n’est pas seulement la raison la cause de terribles dommages en gouvernant l’existence de certaines personnes, qu’il s’agisse de ce copilote allemand ou de ce directeur d’école français, elle prospère parce que l’environnement le lui permet, faute de lumière autour. Ainsi s’il y avait eu moins d’ombre autour d’Adreas Lubitz, si l’on vivait dans un système faisant la part belle à la lumière, on n’aurait pas permis à la catastrophe aérienne d’avoir lieu. De la même manière, si la justice était plus responsable, on n’aurait pas permis à un maître d’école suspecté de pédophilie de poursuivre sa carrière pédophile en le mettant hors d’état de nuire, tout simplement. Cette omission d’information, qui fait prévaloir l’obscurité de l’ignorance, rappelle le drame du lycée cévenol de Chambon-sur-Lignon, en novembre 2011, où un élève, Mathieu, élève de 1ère,   condamné dans le Gard pour viol aggravé en 2010, avait été placé dans cet établissement privé à vocation humaniste (cf: http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-caumont/231111/humanisme-tolerance-et-politique-de-l-autruche-au-college-cevenol-du ), un placement dont les responsables de l’établissement ignoraient tout des raisons qu’ils n’avaient pas même cherché à savoir. Tant et si bien que l’inévitable avait eu lieu, que le geste de Mathieu s’était reproduit pour aboutir au viol et au meurtre d’une jeune fille, Agnès Marin, élève de 3ème, sacrifiée par ignorance, l’ignorance d’un environnement où l’on fait prévaloir l’opacité, parce que la justice n’avait pas jugé bon de communiquer aux responsables du lycée cévenol les raisons de la condamnation de Mathieu. Une omission coupable, qui aurait dû être sanctionnée, et qui ne l’a pas été, comme si les juges étaient au-dessus des lois qu’ils étaient tenus de faire respecter en condamnant ses contrevenants.

Mais la lumière a du mal parfois à filtrer à travers notre organisation sociale, qui s’apparente souvent plus à un bunker souterrain aux obscures ramifications qu’à une serre tournée vers le ciel pour accueillir le soleil.

PS : Il est un film lumineux de Wim Wenders, sorti en 1987, qui s’intitule Les ailes du désir, qu’enlumine la plume aérienne de Peter Handke avec son poème Als das Kind Kind war, poème récité par Bruno Ganz, qui donne chair au personnage de l’ange Damiel. J’ai donné comme titre à ce texte les ailes du délire, parce que le monde qu’il donne à voir est à l’opposé du monde de Damiel, qu’il en est l’envers ténébreux.

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