Tout feu tout flamenco

Il y a comme cela dans la vie des moments de grâce, où l’on goûte le pur plaisir de vivre, le bonheur d’être au monde, malgré le bruit et la fureur ailleurs, la misère et la laideur ambiantes. L’écoute du dernier disque du flamenquiste cordouan Vicente Amigo, « Memoria de los sentidos », sorti en 2017, fait partie de ces moments rares qui réconcilient avec le monde par sa merveille sonore.

https://www.youtube.com/watch?v=zMhXehWAxSQ

Cela faisait un moment que le maître cordouan du flamenco n’avait été vibrant, aussi flamboyant, un en mot, aussi flamenco, depuis Un moment con el sonido en fait, sorti en 2005. Vicente Amigo a maintenant cinquante ans et est le maître absolu du  genre, le maître de la guitarra flamenca depuis la disparition du regretté Paco de Lucia en 2014, dont on perçoit d’ailleurs l’ombre tutélaire dans Memoria de los sentidos. Oui, on sent la poigne nerveuse de Paco jusque dans le jeu du Cordouan ténébreux, dans la manière qu’il a de griffer les cordes de son instrument, de les fouetter dans ses roulements souverains, ou de les effleurer et de pousser la corde jusque dans sa fibre ultime, sa note intime, quand la guitare gémit, qu’elle s’abandonne dans les bras du guitariste qui la violente et la berce tout contre lui. Dans Memoria de los sentidos, Vicente revient au flamenco pur et dur, avec une formation resserrée autour de trois musiciens, pour la basse, les palmas et les percussions au cajon, un flamenco qui fait la part belle au cante jondo (chant flamenco primitif, qui jaillit depuis les profondeurs de l’âme et de la gorge) avec les voix de trois cantaores, El Pele, Miguel Poveda et Pedro el Granaino. La musique y retrouve toute sa force d’évocation, qui s’était quelque peu atténuée dans les derniers disques du guitariste.

Vicente Amigo est un sorcier aux doigts d’Orphée, qui extorque à sa maîtresse galbée des aveux d’une rare beauté, où la violence du flamenco alterne avec le velours de moments plus apaisés, quand la langueur l’emporte sur la fougue andalouse. Un sorcier qui lance des sortilèges sonores sans pareils quand ses doigts sont doués de duende, qu’ils entrent dans une buleria battante, haletante comme la danse hypnotique qui unit le taureau et le torero dans l’arène. Vicente Amigo allie à une virtuosité de haut vol une sensibilité d’une rare finesse, avec un romantisme du côté de Chopin, et ce, depuis son tout premier disque, De mi corazon al aire, réalisé en 1990, quand il n’avait que vingt-trois ans. Un album magistral, suivi en 1995 par Vivencias imaginadas et puis en 1998 par Poeta, deux enregistrements qui ne faisaient que confirmer le talent du Cordouan — notons que dans l’enregistrement de 1995, il croise le manche avec Paco de Lucia sur le morceau intitulé Querido Metheny (en hommage  au guitariste de jazz américain Pat Metheny).

Avec ce nouvel opus, Memoria de los sentidos, tout laisse à penser que le maestro de Cordoue a renoué avec l’inspiration forte de ses débuts qui s’était un peu diluée dans les derniers enregistrements et que cela donnera lieu à d’autres feux d’artifice sonores à venir, tout feu tout flamenco.  

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